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LETTRES DE MADAME DE SÉVIENÉ
11 l’a bien été aussi pour la Brinvilliers ; jamais tant de crimes n’ont ététraités si doucement. Elle n’a pas eu la question ; on avoit si peur quelle neparlât, qu’on lui faisoit entrevoir une grâce, et si bien entrevoir, qu’elle necroyoit point mourir. Elle dit en montant sur l’échafaud : C'est donc tout debon? Enfin elle est au vent, et son confesseur dit que c’est une sainte. M. lepremier président (de Lamoignon) avoit choisi ce docteur 1 comme une mer-veille : il fut trompé par les intéressés, c’étoit celui qu’on vouloit qu’il prît.N’avez-vous point vus ces gens qui font des tours de cartes ? ils les mêlent fortlongtemps, et vous disent d’en prendre une telle qu’il vous plaira, et qu’ils nes’ensoucient pas; vous la prenez, vous croyez l’avoir prise, et c’est justementcelle qu’ils veulent : à l’application, elle est juste. Le maréchal de Villeroidisoit l’autre jour : Penaufier sera ruiné de cette affaire-ci; le maréchal deGramont répondit : Il faudra qu'il supprime sa table*: voilà bien des épi-grammes. Je suppose que vous savez qu’on croit qu’il y a cent mille écus ré-pandus pour faciliter toutes choses : l’innocence ne fait guère de telles profu-sions. Onne peut écrire tout ce qu’on sait; ce sera pour une soirée. Rien n’estsi plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible femme. Je crois quevous avez contentement ; car il n’est pas possible qu’elle soit en paradis : savilaine âme doit être séparée des autres. Assassiner est le plus sûr, nous som-mes de votre avis c’est une bagatelle en comparaison d’être huit mois à tuerson père, et à recevoir toutes ses caresses et toutes ses douceurs, à quoi elle nerépondoit qu’en doublant toujours la dose.
Contez à M. l’archevêque ( d’Arles ) ce que m’a fait dire M. le premier pré-sident pour ma santé. J’ai fait voir mes mains et quasi mes genoux à Langeron,afin qu’il vous en rende compte. J’ai d’une manière de pommade qui me gué-rira, à ce qu’on m’assure ; je n’aurai point la cruauté de me plonger dans lesang d’un bœuf que la canicule ne soit passée. C’est vous, ma fille, qui meguérirez de tous mes maux. Si M. de Grignan pouvoit comprendre le plaisirqu’il me fait d’approuver votre voyage, il seroit consolé par avance de sixsemaines qu’il sera sans vous.
Madame de la Fayette n’est point mal avec madame de Schomberg. Cettedernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. Madame de Villarssonge tout de bon à s’en aller en Savoie ; elle vous trouvera en chemin. Corbi-nelli vous adore, il n’en faut rien rabattre ; il a toujours des soins de moi admi-rables. Le bien bon vous prie de ne pas douter de la joie qu’il aura de vousvoir ; il est persuadé que ce remède m’est nécessaire, et vous savez l’amitié
* M. Pirot, docteur en Sorbonne.
* 11 n’en fut pas ainsi : car, après son acquittement, il rentra dans tous ses emplois.