LETTRES DE MADAME DE-SÉVIGNÉ
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Adam. J’ai commencé par cette création du monde que vous aimez tant ; celaconduit jusqu’après la mort de Notre-Seigneur. C’est une belle suite ; on y voittout, quoique en abrégé ; le style en est fort beau, et vient de bon lieu. Il y a desréflexions des Pères fort bien mêlées ; cette lecture est fort attachante. Pourmoi, je passe bien plus loin que les jésuites ; et, voyant les reproches d’ingrati-tude, les punitions horribles dontDieu afflige son peuple, je suis persuadée quenous avons notre liberté tout entière; que, par conséquent, nous sommes très-coupables, et méritons fort bien le feu et l’eau, dont Dieu se sert quand il luiplaît. Les jésuites n’en disent pas encore assez, et les autres donnent sujet demurmurer contre la justice de Dieu, quand ils affoiblissent tant notre liberté.Voilà le profit que je fais de mes lectures. Je crois que mon confesseur m’or-donnera la philosophie de Descartes.
Je crois que madame de Rochebonne est avec vous, et je m’en vais l’em-brasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? Tout le chapitre 1 luirend-il bien ses devoirs ? A-t-elle bien de la joie devoir ses neveux? Et Pauline 2 ?est-il vrai qu’on l’appelle mademoiselle de Mazcirgues 3 ? Je serois fâchée de man-quer au respect que je lui dois. Et lepetitde huit mois veut-il vivre cent ans?Je suis si souvent à Grignan, qu’il me semble que vous me devriez voir parmivous tous. Ce seroit une belle chose de se trouver tout d’un coup aux lieuxqui sontprésents à la pensée. Voilà mon joli médecin (Antonio) qui me trouveen fort bonne santé, tout glorieux de ce que je lui ai obéi deux ou trois jours.11 fait un temps frais, qui pourrait nous déterminer à prendre de la poudre demon bonhomme : je vous le manderai mercredi, j’espère que ceux qui sont àParis vous auront mandé des nouvelles : je n’en sais aucune, comme vous voyez;ma lettre sent la solitude de cette forêt ; mais dans cette solitude vous êtes par-'faitement aimée.
A LA MÊME
À Livry, vendredi 18 septembre 1676.
La pauvre madame de Coulanges a une grosse lièvre avec des redoublements :lefrissonlui prit à Versailles; c’est demain le quatrième jour ; elle a été saignée,
1 La collégiale de Grignan.
- Pauline Àdhéraar de Monteil de Grignan, petite-fille de madame de Sévigné; elle étaitalors âgée d’environ trois ans.
3 Terre à une lieue de Marseille, et qui appartenait à la maison de Grignan.