512
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGKÉ
et, si cela dure, elle est d’une considération et dans un lieu qui ne permettentpas qu’on lui laisse une goutte de sang. Sa petite poitrine est fort offensée decette lièvre, et moi encore plus. Je ne puis songer à tout ce qu’elle m’a mandésur la douleur qu’elle a de ne point revenir ici, sans en être fort touchée. Jem'en vais demain la voir, car il faut que je sois ici dimanche pour commencerma vendange. Vous allez être bien contente, ma tille, par le temps que je vaisdonner à l’espérance de guérir mes mains. Corbinelli m’a renvoyé la lettre quevous lui écrivez ; vraiment c’est la plus agréable chose qu’on puisse voir : je laveux montrer à mon père le Bossu 1 ; c’est mon Malebranche 2 ; il sera ravi devoir votre esprit dans cette lettre : il vous répondra, s’il le peut ; car, quand ilne trouve point de raisons, il ne met point de paroles à la place. Je suis assuréeque vous aimeriez la naïveté et la clarté de son esprit. Il est neveu de ceM. de la Lane, qui avoitune si belle femme : le cardinal de Retz vous a parlévingt fois de sa divine beauté. Il est neveu de ce grand abbé de la Lane, jansé-niste : toute sa race a de l’esprit, et lui plus que tous ; enfin il est cousin de cepetit la Lane qui danse. Voyez un peu où je me suis engagée ; cela étoit biennécessaire !
Le feuillet de politique à Corbinelli est excellent; pour celui-là il s’entendtout seul ; je ne le consulterai à personne. Le maréchal de Schomberg a donnésur l’arrière-garde des ennemis ; il auroit tout défait, s’il les avoit suivis avecplus de troupes ; quarante dragons, plus braves que des héros, y ont péri ; und’Aigremont tué sur la place ; le fils de Bussy, qui vouloit aller par delà paradis,prisonnier; le comte de Vaux, toujours des premiers ; mais le reste de l’arméeétoit dans l’inaction, et cinq cents chevaux firent tout ce vacarme. On dit quec’est dommage que le détachement n’ait pas été plus fort : je trouve à tout mo-ment que le plus juste s’abuse. Le bien bon même a trouvé quelquefois de l’er-reur dans son calcul. Il vous embrasse de tout son cœur; et moi par delà toutce que je puis vous en dire. Je pense mille fois le jour à la joie que j’aurai devous avoir, ma très-chère ; croyez que de tous ces cœurs où vous régnez si bien,il n’v en a point où vous soyez plus souveraine que dans le mien.
1 Chanoine de Sainte-Geneviève, auteur dun traité sur le poème épique.
2 Nicolas Malebranche, prêtre de l'Oratoire, auteur de la Recherche de la vérité et de plu-sieurs ouvrages très-esliniés. 11 fut un des meilleurs écrivains et des plus grands philosophesde son temps. Voyez son Éloge par M. de Fontcuelle, Histoire de VAcadémie des sciences.