516 LETTUES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
M. de Marsililae, gardez-vous bien d’y entendre aucune finesse, il a été tortcourt. M. de Marsillac est aussi bien que jamais auprès du roi. Il ne s’est niamusé, ni détourné : ilavoit Gourville, qui n’a pas souvent du temps à donner :il le promenoit par toutes ses terres, comme un fleuve qui apporte la graisse etla fertilité. Quant à M. de la Rochefoucauld, il alloit, comme un enfant, revoirVcrteuil etles lieux où il a chassé avec tant de plaisir ; je ne dis pas où il a étéamoureux, car je ne crois pas que ce qui s’appelle amoureux, il l’ait jamais été.Il revient plus doucement que son fils, et passe en Touraine, chez madame deValentiné et chez l’abbé d’Effiat 1 .11 a été dans une extrême peine de madamede Coulanges, qui revient assurément de la plus grande maladie qu’on puisseavoir. La fièvre ni les redoublements ne l’ont point encore quittée ; mais parceque toute la violence et la rêverie en sont dehors, elle se peut vanter d’êtredans le bon chemin de la convalescence. Madame de la Fayette est à Saint-Maur. Je n’y ai été qu’une fois. Elle a son mal de côté, qui l’a empêchée d’al-ler chez madame de Coulanges, dont elle étoitfort inquiétée ; et d’aller voirLanglade, qui a pensé mourir à Fresne du même mal que madame de Cou-langes, et a eu de plus qu’elle l'extrême-onction. Enfin, elle a été soulagéede tous les côtés, sans avoir quitté sa place.
Je disois l’autre jour à madame de Coulanges que Baujeu avoit eu sur ellel’extrême-onction, et qu’on lui avoit crié : « Jésus Maria; » elle me réponditavec une voix de l’autre monde : Hé ! que ne me le crioit-on? je le méritoisautant quelle. » Que dites-vous de cette ambition? Ecrivez au petit Coulanges ;il a été digne de compassion : il perdoit tout en perdant sa femme. Ce fut unechose fort touchante quand elle fit écrire à M. du Gué® pour lui recommanderM. de Coulanges, et cela par conscience et par justice, reconnoissant de l’avoirruiné, et demandant à M. et à madame du Gué cette marque de leur amitiécomme la dernière. Elle leur demandoit pardon, et leur bénédiction en mêmetemps. Je vous assure que ce fut une scène fort triste. Vous écrirez donc à cepauvre petit homme, qui est parfaitement content de mon amitié : en vérité,c’est dans ces occasions qu’il faut la témoigner.
Votre petit Allemand paroît extrêmement adroit au bon abbé ; il est beaucomme un ange, et doux et honnête comme une pucelle. Il va répéter son alle-mand chez M. de Strasbourg 5 . Je l’ai fort exhorté à se rendre digne ; mais jevous défie de deviner son nom. Quoi que vous puissiez dire, je vous dirai tou-jours : « C’est autrement. » C’est qu’il s’appelle Autrement. X’est-ce pas làun nom bien propre à ouvrir l’esprit à des pointilleries continuelles? Je lui
1 A Yeret, sur les bords de la boire, près do Tours.
- Père de madame de Coulanges, intendant de Lyon.
5 François Egon, cardinal de Funtenbcrg, évêque de Strasbourg, mort eu 1082.