LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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I.a crainte qu’on ne vous mène par ce chemin ma déjà réveillée plus d’une foisla nuit. Je vous conjure, ma très-chère, de donner ce soin à quelqu’un qui aitplus d’attention à votre conservation que vous-même. J’écrirai à Moulins àun M. le Châtelain, qui vous rendra mille petits services ; c’est un très-bonet très-honnête homme, qui a de l’esprit et de la piété. Vous y verrez aussimadame de Gamaches, qui est de la maison de Montmorin ; elle est vive, elleest jolie femme. Elle ne m’a pas quittée pendant quatre ou cinq jours, endeux fois que j’ai été à Moulins, ou chez mesdames Fouquet; enfin elle estma première amie de Moulins.
M. deSeignclay est allé en poste à Marseille, pour uneaffairedela marine ;nous ne savons ce que c’est. Le Brisacier et sa mère sont toujours à la Bas-tille. La mère a obtenu une femme pour la servir ; mais M. le duc se dé-chausse lui-même.
Adieu, ma très-chère enfant. Je vous écrirai vendredi. Je vous fais milleamitiés de madame de la Fayette, qui m’en a chargée par-dessus la tête, etM. de la Rochefoucauld aussi. Je n’ai encore vu personne : vous savez commej’aime à ramasser des rogatons pour vous divertir. Ce que je ne puis vousmander, c’est en vérité l’excès de l’amitié que j’ai pour vous.
A LA MÊME
A Livry, mercredi 28 octobre 1670.
On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis, de vous voir écrire quela mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu ! eh ! bon Dieu! n’avez-vous point entendu le cri que j’ai fait? Toute la forêt l’a répété, et je suistrop heureuse d’être en un lieu où je n’aie de témoins de ce premier éton-nement que les échos. Je saurai bien prendre dans la ville tous les tons d’uneamie, et même je n’y aurai pas de peine. J’approuvois son choix, par lagrande estime que j’ai pour lui ; et, par la même raison, je change commelui. Plût à Dieu qu’il fût disposé à revenir avec vous! vraiment ce seroit hienlà un conducteur comme je le voudrois.
Je suis étonnée que l’assemblée ne soit point encore commencée. M. de Pom-ponne croyoit que ce dût être le i 5 de ce mois. Vous passerez donc encore laToussaint à Grignan ; mais après cela, ma très-chère, ne penserez-vous point àpartir? Je vous ai dit tant de choses là-dessus, et vous savez si bien ce que jepense, que je ne dois plus vous rien dire. Le fratere st toujours ici, attendant