LETTRES RE MADAME DE SfîVIGNÉ
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MADAME DE SÉVTGNfi A LA MÊME
A Paris, vendredi 0 novembre 1070.
M’y voici donc arrivée. J’ai dîné chez cette bonne Bagnols ; j’ai trouvé ma-dame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil ; où je vous aitant vue, quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre convalescente m’a reçueagréablement. Elle vent ’ ous écrire deux mots; c’est peut-être quelque nou-velle de l’autre monde, que vous serez bien aise de savoir. Elle m’a conté lestransparents : avez-vous ouï parler des transparents? Ce sont des habits entiersdes pins beaux brocarts d’or et d’azur qu’on puisse voir,et par-dessus des robesnoires transparentes, ou de belle dentelle d’Angleterre, ou de chenilles velou-tées sur un tissu, comme ces dentelles d’hiver que vous avez vues ; cela composeun transparent, qui est un habit noir et un habit tout d’or, ou d’argent, ou decouleur, comme on le veut ; et voilà la mode. C’est avec cela qu’on fit un bal lejour de Saint-Hubert, qui dura une demi-heure ; personne n’y voulut danser.Le roi y poussa Madame d’Heudicourt à vive force. Elle obéit; mais enfin lecombat finit faute de combattants. Les beaux justaucorps en broderie destinéspour Villers-Cotterets servent le soir aux promenades, et ont servi à la Saint-Hubert. M. le Prince a mandé de Chantilly aux dames que leurs transparentsseraient mille fois plus beaux si elles vouloient les mettre à cru; je doutequ’elles fussent mieux. Les Grançev et les Monaco n’ont point été de ces plai-sirs, à cause que cette dernière est malade, et que la mère des Anges 1 a été àl’agonie. On dit que la marquise de la Ferté y est, depuis dimanche, d’un tra-vail affreux, qui ne finit point, et où Bouchet perd son latin.
M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d’or sur or, re-brodé d’or, rebordé d’or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avecun certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sontles fées qui ont fait cet ouvrage en secret ; âme vivante n’en avoit connoissance.On la voulut donner aussi mystérieusement qu’elle avoit été fabriquée. Le tail-leur de madame de Montespan lui apporta l’habit qu’elle lui avoit ordonné ; il enavoit fait le corps sur des mesures ridicules : voilà des cris et des gronderies,comme vous pouvez le penser. Le tailleur dit en tremblant : « Madame, commele temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourrait point vous ac-commoder, faute d’autre.» On découvrit l’habit. : Ah! la belle chose! ah !
Le maréchale de Grancov.