LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
375
choses aillent bien pour que vous soyez en repos, qu’il n’est, quasi pas possiblede vous y voir. J’aimerois bien à savoir l’état où vous êtes au vrai, et combienla fatigue du voyage, les nuits sans dormir et les agitations du carrosse ont prissur votre pauvre personne, qui étoit déjà si abattue. Ne croyez point qu’il soitnaturel d’être sans inquiétude ; mettez-vous à ma place, et, sans vous fâcher,ni dire que vous vous portez parfaitement bien, jugez raisonnablement de lajuste crainte que je dois avoir pour vous. Eh ! mon Dieu, quand je songecomme vous êtes pour moi, je me trouve inhumaine et grossière pour vous.
Si j’étois aussi délicate que vous, je le dis à ma confusion, hélas ! ma belle,je ne vivrois pas. Et pourquoi ai-je doue tant de courage et tant d’espérance?Est-ce que je vous aime moins que vous ne m’aimez ? Il semble que vousm’étourdissiez par vos discours, et cependant je ne les crois point sur votresanté. En vérité, je me perds dans ce faux repos ; et, quand j’y pense bien, jetrouve que j’ai tant de raison d’être en peine, que je ne sais pourquoi j’ai eula complaisance d’être persuadée de tout ce que vous m’avez dit. Mais, vous-même, ne voulez-vous point avoir quelque soin de vous rafraîchir, de vousreposer, de faire écrire pour vous ? Gardez-vous bien, ma fille, de répondre àtoutes mes lettres : bon Dieu! je ne le prétends pas ; je cause avec vous sans finet sans mesure; il ne faut point de réponse à tout ceci. Je n’écris qu’à vous, jefais ma seule consolation de vous entretenir ; ne soyez pas si simple que d’y ré-pondre, je ne vous écrirois plus que des billets. Le soin que j’ai de votre santé,et la persuasion du mal que je vous lerois d’écrire de grandes lettres, me faitentièrement renoncer au plaisir de les lire. Ce me seroit une douleur depenser à ce qu’elles vous auroient coûté.
A LA MÊME
A Livry, vendredi 6 octobre 1679.
Vous avez trouve le vent contraire; je n’en suis guère surprise ; vous êtesassez destinée à ce malheur, soit sur le Rhône ou sur la terre. C’est en vérité,ma chère enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce soit, et jecomprends fort aisément l’embarras où vous avez été. Il y a même du péril,et vous fîtes très-sagement d’honorer de votre présence le lieu où M. deVardes s’est baigné, plutôt que de vous opiniâtrer à gagner Valence : il fautcéder à la furie des vents.
Il est venu ici un P. Morel de l’Oratoire. C’est un homme admirable. Il a