LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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J’écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert ; j’y ferai comme pour macure. Vous n’avez qu’à me donner toutes sortes de commissions : c’est le plusaimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici un que j’aitrouvé; c’est un tome de Montaigne, queje necroyois pas avoir apporté. Ah!l’aimable homme! qu’il est de bonne compagnie ! C’est mon ancien ami ; mais,à force d’être ancien, il m’est nouveau. Je ne puis lire qu’avec les larmes auxyeux ce que dit le maréchal de Montluc du regret qu’il a de ne s’être pas com-muniqué à son fils, et de lui avoir laissé ignorer la tendresse qu’il avoitpour lui. Lisez cet endroit-là, je vous prie, et me dites comme vous vous entrouverez; c’est à madame d’Estissac, De l'amour des pères envers leurs en-fants 1 . Mon Dieu, que ce livre est plein de bon sens 1
Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés; c’est plusd’attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas assez forte ;enfin ce pigeon est tout à fait tendre. Je lui dis aussi vos amitiés : je suis con-ciliante, comme dit Langlade. Madame de Vins vous aime, et m’a demandésoigneusement de vos nouvelles. La pauvre Méri est toujours misérable ; elleme fait une pitié extrême ; j’irai la voir bientôt. J’ai une envie extrême desavoir si vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura point donné quel-ques consèils que vous ayez suivis. On dit que la glace est bien contraire avotre poitrine ; vous n’êtes plus en état de prendre sur vous, tout y est pris :ce qui reste tient à votre vie. Le bon abbé me disoit tantôt queje devrois vousdemander Pauline; qu’elle me donneroit de la joie, de l’amusement, et quej’étois plus capable que je n’ai jamais été de la bien élever. J'ai été ravie dece discours ; mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vientune pensée : que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n’avez pasassez bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vousl’avez : car je sens que c’estune injustice, et que vous ne meconnoissez pas : jeserois délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de cette petite.
Mesdemoiselles de Grignan, ne l’aimez-vous pas bien ? Vous devriez m’écrire,et me conter mille choses ; mais naturellement, et sans vous en faire uneaffaire, et me dire surtout comment se porte votre chère marâtre: cela vousaccoutumeroit à écrire facilement comme nous. Je voudrais bien que le petitcontinuât à jouer au mail. Qu’on le fasse plutôt jouer à gauche alternative-ment, que de le désaccoutumer de jouer à droite, et d’être adroit. Saint-Aubin a trouvé un mail ici ; il ÿ joue très-bien ; il vous baise très-humble-ment les deux mains* Je lui dis des choses admirables de sa petite Camuson,et je lui demande les chemins qui Font conduit de la haine et du mépris
1 Essais de Montaigne, liv. II, cbap. vin.