LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
585
lettre : A monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d’État. J’en aifait mes compliments dans la maison affligée; rien ne pouvoit être mieux.Faites un peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et joignezles pays étrangers à tout le reste, et tous verrez que tout ce qui est de l’autrecôté, oit l'on se marie, ne vaut point cela.
Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances ; mais il mesemble qu’ils ne sont point désagréables dans ces sortes d’occasions ; il mesemble que vous voulez toujours qu’on vous parle : je n’ai que trop parlé.Quand votre courrier viendra, je, n’ai plus à le présenter. C’est encore un demes chagrins de vous être désormais entièrement inutile : il est vrai que jel’étois déjà par madame de Vins ; mais on se rallioit ensemble. Enfin, mafille, voilà qui est fait, voi,là le monde. M. de Pomponne est plus capableque personne de soutenir c^malheur avec courage, avec résignation et beau-coup de christianisme. Quand d’ailleurs on a usé comme lui de la fortune,on ne manque point d’être plaint dans l’adversité.
Encore faut-il, matres-chère, que je vous dise un petit mot de votre petitelettre; elle m’a donné une sensible consolation : j’ai vu la santé du petit très-confirmée, et la vôtre, ma chère enfant, dont vous me dites des merveilles.Vous m’assurez que je serois bien contente si je vous voyois : vous avez rai-son de le croire. Quel spectacle charmant de vous voir appliquée à votresanté, à vous reposer, à vous restaurer ! c’est un plaisir que vous ne m’avezjamais donné. Vous voyez que ce n’est pas inutilement que vous prenez cesoin, le succès en est visible ; et, quand je me tourmente ici de vous inspi-rer la même attention, vous sentez bien que j’ai raison.
A LA MÊME
A Paris, mercredi 29 novembre 1679.
Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant quenous vous trouvions àla vieille mode ; cette disgrâce est encore bien vive dansnostêtes ; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette humeur, avec une faci-lité d’esprit et une bonté comme la sienne, est une chose si rare, qu’il fautsouffrir qu’on sente un peu une telle perte. Vous croyez bien que je vais sou-vent chez lui : je fus touchée l’autre jour de le voir entrer avec cette mineaimable, sans tristesse, sans abattement. Madame de Coulanges m’avoit priéede l’y mener ; il la loua de s’être souvenue d'un malheureux ; il ne s’arrêta point