LETTRES DE MADAME DE SKVIli.VI-
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mariage de leurs parentes, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soientpoint encore mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées, préve-nues : cela se trouve aisément ; mais je n’en avois point encore vu qui fûtvéritablement et sincèrement morte au monde.
Jouissez, ma fille, du même plaisir que cette rareté m’a donné. G’étoit lachère fille de M. d’Andilly, et dont il me disoit : « Comptez que tous mes frèreset tous mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison d’Angé-lique. » Jamais rien n’a été bon de ce qui est sorti de ces pays-là qui n’ait étécorrigé et approuvé d’elle; toutes les langues et toutes les sciences lui sontinfuses; enfin c’est un prodige, d’autant plus qu’elle est entrée à six ans enreligion. Je refusai hier une copie de sa lettre à Brancas. Il en est indigné ; etje lui dis : « Avouez seulement que cela n’est pas trop mal écrit pour unehérétique 1 . » J’en ai vu encore plusieurs autres d’elle, et bien plus belles, etbien plus justes : ceci est un billet écrit à course de plume. La mienne estbien en train de trotter.
J’ai été à cette noce de madame de Louvois 2 ; que vous dirai-je? Magnifi-cence, illumination, toute la France, habits rebattus et rebrochés d’or, pier-reries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue,flambeaux allumés, reculements et gens roués ; enfin, le tourbillon, la dissi-pation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que l’ondit, les civilités sans savoir à qui l’on parle, les pieds entortillés dans lesqueues : du milieu de tout cela il sortit quelques questions de votre santé, àquoi ne m’étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisoient sont de-meurés dans l’ignorance et dans l’indifférence de ce qui en est. O vanité desvanités ! Cette belle petite de Monchi a la petite vérole; on pourroit encoredire : 0 vanité ! etc.
Je reçois votre lettre du 18; c’étoitun samedi, et le propre jour de la dis-grâce de ce pauvre homme. Tout ce que vous me dites de lui me perce lecœur; quand je songe à cette chute, et combien vous êtes loin de la prévoir, jecrains votre surprise. Comme il n’v a rien à ménager avec madame de Vins,je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir obligeant de M. de Pomponne,Hélas! vous parlez du mariage deM. le Dauphin, d’affaires étrangères, de minis-tère, et il faut parler de passer peut-être son hiver à Pomponne ; car, quoiqu’ildise que non, je crains que le monde ne l’importune. 11 a beaucoup de piété ;et, si c’est ici le chemin de son salut, il ne perdra guère de temps à se jeter dansla solitude. Quel malheur pour madame de Vins! et qu’elle le sent bien! Ilnous prit hier une peur, à Brancas et à moi, que le séjour de Pomponne, qu’il
1 C’était le nom que, comme bon molinisle, M. de Brancas dormuil aux jansénistes.
2 Le mariage de mademoiselle de Louvois avec le fils du prince de larsillac.
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