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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE VIGNE

quelle soit si propre à faire soupirer; cest quen vérité largent est fort rare, etquil voit bien quil ne faut pas faire un sot marché. Ainsi, mon enfant, nousattendrons ce que la Providence a ordonné. Vraiment, elle voulut hier queM. dÀutun fît aux Carmélites loraison funèbre de madame de Longueville 1 ,avec toute la capacité, toute la grâce et toute lhabileté dont un homme puisseêtre capable. Ce nétoit point Tartufe 2 , ce nétoit point un Pantalon, cétoitun prélat de conséquence, prêchant avec dignité, et parcourant toute la vie decette princesse avec une adresse incroyable, passant tous les endroits délicats,disant et ne disant pas tout ce quil falloit dire ou taire. Son texte étoit : Fallaxpulchritudo, mulier timens Deurn laudabilur. Il fit deux points égalementbeaux : il parla de sa beauté, et de toutes ces guerres passées dune manièreinimitable ; et pour la seconde partie, vous jugez bien quune pénitence devingt-sept ans est un beau champ pour conduire une si belle âme jusque dans leciel. Le roi y fut loué fort naturellement; et i\I. le Prince encore fut contraintdavaler des louanges, mais aussi bien apprêtées, quoique dans un autre goûtque celles de Voiture. 11 étoit, ce héros, et M. le Duc, et les princes de Conti,et toute la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore assez, car il mesemble quon devoit rendre ce respect à M. le Prince sur une mort dont ilavoit encore les larmes aux yeux. Vous me demanderez pourquoi jy étois :cest que madame de Guénégaud, par hasard, lautre jour chez M. deChaulnes,me promit de my mener avec une commodité qui me tenta : jene menrepenspoint; il y avoit beaucoup de femmes qui ny avoient pas plus à faire que moi.M. le Prince et M. le Duc faisoient beaucoup dhonnêtetés à tous ceux etcelles qui composoient cette assemblée.

Je vis madame de la Fayette au sortir de cette cérémonie ; je la trouvai toutenlarmes : il étoit tombé sous sa main de lécriture de M. de la Rochefoucauld,dont elle fut surprise et affligée. Je venois de quitter mesdemoiselles de la Ro-chefoucauld aux Carmélites, elles avoient aussi pleuré leur père : laînéesurtout a figuré avec M. de Marsillac. Cétoit donc à loraison funèbre de ma-dame de Longueville quelles pleuraient M. de la Rochefoucauld. Ils sont mortsdans la même année. Il y avoit bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas,en vérité, que madame de la Fayette se console; je lui suis moins bonne quuneautre, car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, etcela la tue : tous ceux qui lui étoient bons avec lui perdent leur prix auprès

1 Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, second du nom, prince de Condé ;ce fut lhéroïne de la Fronde. Elle mourut à Port-Royal.

2 On croyait, en ce temps-, que lévêque dAutun (Gabriel de Roquette) était loriginal queMolière avait eu en vue dans le Tartufe.