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LE T T RK S I)E MADAME DE SÉV1GNÉ
A LA MÊME
Aux Rochers, dimanche 22 septembre 1680.
Vous êtes si philosophe, ina très-chère enfant, qu’il n’y a pas moyen desc réjouir avec vous ; vous anticipez sur nos espérances, et vous passez par-dessus la possession de ce qu’on désire, pour y voir la séparation : il fautmieux ménager les biens que la Providence nous prépare. Après vous avoirfait ce reproche, je veux vous avouer de bonne foi que je le mérite autantque vous, et qu’on ne peut être plus effrayée que je ne le suis de la rapiditédu temps, ni plus sentir par avance les chagrins qui suivent ordinairementles plaisirs. Enfin, ma fille, c’est la vie toujours mêlée de biens et de maux :quand on a ce qu’on désire, on est plus près de le perdre; quand on en estloin, on songe qu’on se retrouvera ; il faut donc tâcher de prendre les chosescomme Dieu les donne : pour moi, je veux sentir l’aimable espérance de vousvoir, sans aucun mélange.
Vous êtes bien injuste, ma très-chère, dans le jugement que vous faites devous. Vous dites que d’abord on vous croit assez aimable, et qu’en vous con-uoissant davantage on ne vous aime plus ; c’est précisément le contraire. D’a-bord on vous craint : vous avez un air assez dédaigneux, on n’espère pointpouvoir être de vos amis; mais quand on vous conno'ît, on vous adore, et l’ons’attache entièrement à vous. Si quelqu’un paroît vous quitter, c’est parcequ’on vous aime, et qu’on est.au désespoir de n’être pas aimé autant qu’on levoudroit : j’ai entendu louer jusqu’aux nues les charmes qu’on trouve dansvotre amitié, et retomber sur le peu de mérite qui fait qu’on n’a pu conserverun tel bonheur. Ainsi chacun s’en prend à soi de ce léger refroidissement ;et, comme il n’y a point de plainte, ni de sujet véritable, je crois qu’il n’va qu’à causer ensemble avec quelque loisir, pour se retrouver bons amis.
J’ai envie de lire Térence; j’aimerai à voir les originaux dont les copiesm’ont fait tant de plaisir. Mon fils me traduira la satire contre les follesamours 1 2 : il devroit la faire lui-même, oudu moins en profiter. Si l’état où ilest ne le corrige pas, je ne sais ce qui le pourra faire. Nous lisons des livres decontroverse. 11 y en a un s qui répond aux Préjugés , et auquel je voudrais que
1 Probablement le tableau si connu des extravagances des amants, qu'on trouve dans Y Eu-nuque de Térence, scène 1™.
2 C’est la Défense de la Ré formation , par le ministre Claude, contre les Préjuges légi-times, de Nicole.