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LETTRES DE MADAME DH SÉV1GNE
vous faites. Madame la princesse de Tarente, qui, à propos, vous fait mille etmille amitiés, dit et assure qu’elle ne se porte jamais si bien que quand ellefait le tour du monde; elle a été deux fois en Danemark : n’est-ce pas ce quis’appelle voyager? Je veux vous faire deux ou trois questions. Mademoiselle deGrignan a-t-elle envie de revoir Paris? ou si, tout d’un coup, elle se met oùelle veut être? Où veut-elle être? Est-ce Saint-Étienne ou les Carmélites qu’ellechoisit? Son zèle est-il mitigé ou à la rigueur? N’amenez-vous pas votre fils?Je vous fais toutes ces questions agréablement dans mon loisir, et vous m’yrépondrez dans le vôtre. Faites-moi conter par la Pythie toute la républiquequi va s’assembler à Grignan. Nous avons toujours un temps parfait.
Nous lisons beaucoup, et je sens le plaisir de n’avoir point de mémoire ; carles comédies de Corneille, les œuvres de Despréaux, celles de Sarrasin, cellesde Voiture, tout cela repasse devant moi sans m’ennuyer ; au contraire; nousdonnons quelquefois dans les Morales de Plutarque, qui sont admirables, lesPréjugés, les réponses des ministres, un peu d’Alcoran, si on vouloit; enfin,je ne sais quel pays nous ne battons pas ; le peu de temps qui nous reste serabien tôt passé. Qu’il plaise à Dieu de vous donner de la santé, voilà tout ce quejedésire et tout ce qui touche mon cœur. Mon fils vous dit raille tendresses.
A LA MÊME
Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680.
C’est une république, c’est un monde que votre château; jen’y ai jamais vucette foule. Montgobert me parle de quintille, je ne sais ce que c’est; mais,quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous ne laissons pasd’avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, unhombre, un reversi.Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui est bonne à tout; elle estcommode et complaisante. La princesse éclaire ces bois comme la nympheGalatée ; elle est en deuil de son beau-frère, l’électeur palatin; il faudrait quetoute l’Europe se portât fort bien, pour qu’elle ne fût pas sujette à perdre sesparents. Nous avons des gens de Vitré que vous ne connoissez non plus que laSolitaire 1 . Enfin, je ne sais comme tout cela va, mais je sais bien queje n’ensouhaite pas davantage, et que je voudrais avoir plus de temps pour lire etpour me promener. La Solitaire est justement où vous dites ; mais clic est si
1 Nom d'une nouvelle allée du parc des Rochers.