Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

482

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

Pour Estrées, la longue amitié qui étoit entre lui et moi m’avoil obligé delui faire un compliment sur sa maréchaussée, et j’ai été bien plus surpris etbien plus fâché de la gloire impertinente de celui-ci que de celle de l’autre. J’aiété tout près de lui écrire une lettre du style dont j’écrivis à Créqui ; mais en-fin, la première chaleur passée, j’ai voulu faire encore un pas pour essayer dene pas perdre un ancien ami. Je vous envoie la copie de la seconde lettre queje lui ai écrite ; je vous en manderai la suite.

Je ne sais si je ne vous ai point mandé que MM. de Bellefonds, d’Humières,de Navailles, de Schomberg et de Lorges, qui sont aussi glorieux que d’autres,me font réponse comme si j’étois de leur corps, et je crois ces messieurs-làaussi honnêtes gens, quand ils m’écrivent, pour être un peu honteux d’êtremaréchaux de France plutôt que moi.

Adieu, ma chère cousine, votre nièce et moi vous embrassons mille fois.

Le procédé de M. d’Estrées me tient fort au cœur, et je ne puis le digérer.Je crois que ma disgrâce a beaucoup de part à sa sotte gloire, et que s’il meparioit avec sincérité, il me diroit : « Il est vrai que nous étions amis autre-fois, que vous étiez bien plus ancien lieutenant général que moi, et que vousétiez il y a vingt ans bien plus en passe d’être maréchal de France; mais,

Ne me reprochez pas ce qu’aulrefois je fus;

Le roi m’a distingué : je ne vous connois plus 1 . »

MADAME DE SI-VIGNE Ah COMTE DE BUSSY

A Paris, ce 24 juin 1681.

Je vêtis loue, mon cousin, de n’ètre pas monté sur vos grands chevaux pourVous plaindre du maréchal d’Estrées; vous n’avez que trop perdu de vos anciensamis; vos enfants vous demandent grâce pour ce qui vous en reste, dont lesecours peut leur être nécessaire dans l’état où ils sont. Vous auriez même étéfâché de vous être plaint sur un ton rude quand vous verrez qu’il vous fait unetrès-honnête réponse. Je Fai vu depuis peu ; il m’a fait par avance les excusesqu’il vous fera, et il ne vous dira point :

Le roi m'a distingue, je ne vous connois plus.

* Parodie de deüx vers de Corneille dans Horace, acte II, scène in.