LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
LOS
Vous me demandiez l’autre jour des nouvelles de quelqu’un : je vous endemande de Corbinclli ; il y a plus de quinze jours que je n’ai vu de sonécriture ; il y avoit plus de trois semaines que je n’en avois vu auparavant ;il abuse de la liberté d’être irrégulier. Son neveu revient-il? Je lui ai con-seillé de le demander.
Vous pouviez sans aucun scrupule lire la lettre de madame de Vins ; je croisfort aisément que vous ne l’avez point lue. Elle me devoit une réponse, et ditque, ne vous ayant point vue et n’ayant rien à me dire de vous, elle ne trouvoitpas qu’elle dût m’écrire pour ne me parler que d’elle. Quand vous lui écrirez,faites-lui des amitiés pour moi, et tâchez de faire aller un souvenir jusqu’àPomponne.
Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne puis me représenter d’amitiéau delà de celle que je sens pour vous : ce sont des terres inconnues.
A LA MÊME
Aux Rochers, mercredi 15 décembre 1684.
On a beau m’assurer qu’il n’y eut hier justement que trois mois qu’en vouedisant adieu je répandis tant de larmes amères, non, ma chère comtesse, jene le croirai jamais : je vous le dis sérieusement, je ne comprends plus lamesure du temps depuis le jour de notre séparation ; tout est renversé dansma tête, je ne sais plus où j’en suis.
Douze mille francs du roi eussent été fort bons pour passer l’hiver avecvous ; mais ce placet avoit reçu quelque difficulté : il a fallu trouver sur soicette partie casuelle, et c’est ce qui se fait en mangeant ici une partie de ceque me doit mon fils, et réservant tout mon revenup our le payement de mesdettes. Ce sommeil m’étoit d’autant plus nécessaire que je n’avois pas d’autreressource; mais il en coûte cher à mon cœur, et plus cher que je ne puisvous le dire.
Jamais rien n’a été si plaisant que ce que vous me dites de cette grandebeauté qui doit paroître à Versailles, toute fraîche, toute pure, toute naturelle,et qui doit effacer toutes les autres beautés. Je vous assure que j’étois curieusede son nom, et que je m’attendois à quelque nouvelle beauté arrivée et menéeà la cour : je trouve tout d’un coup que c’est une rivière 1 qui est détournée de
1 La rivière d'Eure, dont une partie fut prise environ à dix lieues au delà de Chartres (Ù Poli -