LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
525
sentement vous en devoir de reste. Ma lille n’a pas eu le livre entre les mainssans se donner le plaisir de le lire; et elle s’y est trouvée si agréablement,qu’elle en a sans doute augmenté l’estime qu’elle avoit de vous et de notremaison, comme j’en redouble aussi de tout mon cœur mes remercîments. Monfils n’est pas si content : vous le laissez guidon, sans parler de la sous-lieute-nance qui l’a fait commander en chef quatre ans la compagnie des gendarmesde monseigneur le Dauphin ; et, comme cette première charge l’a fort long-temps ennuyé, il a soupiré en cet endroit, croyant y être encore. Sa femmeest d’une des bonnes maisons de Bretagne; mais cela n’est rien.
Venons à nos Mayeul et à nos Amé. En vérité, mon cher cousin, cela est fortbeau ; ce sont des vérités qui font plaisir. Ce n’est point chez nous quenous trouvons ces titres, c’est dans les chartes anciennes et dans des his-toires . Ce commencement de maison me plaît fort ; on n’en voit point la source,et la première personne qui se présente est un fort grand seigneur, il y a plusde cinq cents ans, (les plus considérables de son pays, dont nous trouvons lasuite jusqu’à nous. Il y a peu de gens qui puissent trouver une si belle tête.Tout le reste est fort agréable ; c’est une histoire en abrégé, qui pourroit plairemême à ceux qui n’y ont point d’intérêt. Pour moi, je vous avoue que j’ensuis charmée, et touchée d’une véritable joie que vous en ayez au moins tiré devosmalheurs, comme vous dites fort bien, laconnoissance de ce que vous êtes.Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que vous avez prise, etdont vous vous êtes payé en même temps par vos mains. Je garderai soigneuse-ment ce livre. Je crois voir ma fille avant qu’elle retourne en Provence, où il meparoît qu’elle veut passer l’hiver. Ainsi nos affaires nous auront cruellementdérangées. La Providence le veut ainsi. Elle est tellement maîtresse de toutesnos actions, que nous n’exécutons rien que sous son bon plaisir, et je tâche dene faire de projets que le moins qu’il m’est possible, afin de n’être pas si sou-vent trompée ; car qui compte sans elle compte deux fois. Qu’est donc devenumon grand cousin de Toulongeon? Où a-t-il lu qu’on ne fasse point de réponseà sa cousine gei’maine, quand elle nous console sur la mort d’une mère? J’aivu son oraison funèbre; elle est bonne, hormis que feu M. de Toulongeonn’étoit point capitaine des gardes, mais seulement capitaine aux gardes. Cettedifférence est grande, et peut faire tort aux vérités.
Le bon abbé (de Coulanges) s’est trouvé fort honorablement dans votregénéalogie : il en est bien content, et vous assure de ses très-humbles services.
Quand je serai à Paris, nous vous écrirons, Corbinelli et moi. Adieu, moncher cousin; ayez bon courage.
J’ai peur que vous ne soyez abattu ; mais je vous fais tort, et je vous ai vusoutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos forces.