LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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font souffrir une cruelle peine quand il est question de se séparer pour jamais.La perte qu’on fait des vieilles gens n’empêche pas qu’elle ne soit sensible,quand on a de grandes raisons de les aimer et qu’on les a toujours vus. Moncher oncle avoit quatre-vingts ans ; il étoit accablé de la pesanteur de cet âge :il étoit infirme et triste de sou état. La vie n’étoit plus qu’un fardeau pour lui.Qu’eût-on donc voulu lui souhaiter? Une continuation de souffrances ! Ce sontces réflexions qui. m’ont aidée à me faire prendre patience. Sa maladie a étéd'un homme de trente ans; une fièvre continue, une fluxion sur la poitrine.En sept jours il a fini sa longue et honorable vie, avec des sentiments depiété, de pénitence et d’amour de Dieu, qui nous font espérer miséricordepour lui. Voilà, mon cousin, ce qui m’a occupée et affligée depuis quinzejours. Je suis pénétrée de douleur et de reconnoissance.
Nos cœurs ne sont point ingrats, car je me souviens de tout ce que la recon-noissance et l’amitié vous ht penser et écrire sur le mérite et sur les qualitésde M. de Saint-Aignan. Nous sommes bien loin d’oublier ceux à qui noussommes obligés.
Je ne doute pas des beaux titres que vous avez trouvés dans les archives dela maison de Colignv. Il y a bien des réflexions à faire sur les restes de cesgrands personnages dont les biens sont passés en d’autres mains. L’origine dela nôtre est tout à fait belle, et dans le goût de ceux qui s’y connoissent. Voussavez toutes les merveilles qu’on a faites sur les Turcs. Notre cousin de Viennen’y étoit-il pas des plus avant? Je suis quelquefois en colère de ne l’entendrejamais nommer; n’est-il pas général de bataille? Jevoudrois que votre grandgarçon eût été à cette campagne contre les Turcs, où tous nos François ontacquis tant d’honneur. Adieu, mon cher cousin ; si vous venez ici, nous cau-serons à l’infini. Je me repens de tout ce que je vous ai dit pour vous détournerde faire ce voyage; j’étois de méchante humeur de votre fortune, qui n’estpas heureuse.
Oubliez mes sots raisonnements, je vous prie, et venez avec toute la con-fiance que vous doivent donner vos longs services et la grande justice de vosraisons. J’embrasse ma nièce, je la plains des maux qu’elle a eus, et jel’exhorte, autant qu’il est en moi, à se bien porter, car, après le salut, je mets lasanté au premier rang, et je prie Dieu qu’il vous conserve tous deux. Il mesemble que c’est souhaiter en même temps que vous m’aimiez longues années ;car je m’imagine que nous ne nous aviserons jamais de mettre à nos amitiésd’autres bornes que celles de nos vies.