LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
543
dans le sein de Bourbon, et se chauffe au coin de son fen, c’est-à-dire dans lesbouillonnements de ses fontaines. Je m’en suis fort bien trouvée, et, quand j'aiproposé la douche, on m’a trouvée en si bonne santé, qu’on me l’a refusée, etl’on s’est moqué de mes craintes ; on les a traitées devisions, et l’on m’a ren-voyée comme une personne en parfaite santé. On m’en a tellement assurée,que je l’ai cru, et je me regarde aujourd’hui sur ce pied-là. Ma fille en estravie, qui m’aime comme vous savez.
Voilà, mon cher cousin, où j’en suis. Votre santé dépendant de la mienne, envoilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume, et comme celafaites-moi bien porter. Il faut que nous allions ensemble, et que nous ne nousquittions point. Il y a trois semaines que je suis revenue de Bourbon; notrejolie petite abbaye n’étoit point encore donnée; nous y avons été douze jours;enfin, on vient de la donner à l’ancien évêque de Nîmes, très-saint prélat.J’en sortis il y a trois jours, tout affligée de dire adieu pour jamais à cetteaimable solitude, que j’ai tant aimée; après avoir pleuré l’abbé, j’ai pleurél’abbaye. Je sais que vous m’avez écrit pendant mon voyage de Bourbon; jene me suis point amusée aujourd’hui à vous répondre : je me suis laisséealler à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sansmesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu’une autre fois jene me donnerai pas une pareille liberté, carje sais, et c’est Salomon qui le dit,que celui-là est haïssable qui parle toujours de lui. Notre ami Corbinelli dit que,pour juger combien nous importunons en parlant de nous, il faut songer com-bien les autres nous importunent quand ils parlent d’eux. Cette règle est assezgénérale; mais je crois m’en pouvoir excepter aujourd’hui, carje serois fortaise que votre plume fût aussi inconsidérée que la mienne, et je sens que je se-rois ravie que vous me parlassiez longtemps de vous. Voilà ce qui m’a engagéedans ce terrible récit : et, dans cette confiance, je ne vous ferai point d’excuses,et je vous embrasse, mon cher cousin, et la belle Coligny. Je rends mille grâcesà madame de Bussy de son compliment : on me tueroit plutôt que de me faireécrire davantage.
AU MÊME
A Paris, ce 13 août 1688.
J’ai toujours eu confiance en votre heureux tempérament, mon cher cousin;et, quoique je connusse des gens qui se seroient fort bien pendus dans l’état oùvous êtes parti d’ici, le passé me répondoitun peu de l’avenir. Il me sembloit