Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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LETTPES DE MADAME DE S K V IGNÉ

Qu'un mont pondant on précipices,

Qui pour les coups du désespoirSont aux malheureux si propices,

n’étoitpoint du tout le chemin que vous prendriez. Et en vérité, vous avez raison;la vie est courte, et vous êtes déjà bien avancé : cen’est pas la peine de s’impatien-ter. Cette consolation est triste, et ce remède pire que le mal; cependant il doitfaire son effet, aussi bien que la pensée, qui n’est guèreplus réjouissante, du peudéplacé quenoustenonsdanscegrand univers, et combien il importe peu à la tindu monde qu’il y ait eu un comte de Bussy heureux ou malheureux. Je sais quec’est pour le petit moment que nous sommes en cette vie que nous voudrions êtreheureux; mais il faut se persuader qu’il n’y arien déplus impossible, et que, sivous n’eussiez eu les sortes de chagrins que vous avez, vous en auriez eu d’au-tres, selon l’ordre de la Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousind’Allemagne 1 soit romanesquement transplanté, et en apparence fort heureux.Nous ne voyons point le dessous des cartes; mais enfin c’est cette Providencequi l’a conduit par des chemins si extraordinaires et si loin de nous faire de-viner la fin du roman, qu’on ne peut en tirer aucune conséquence ni s’en faireaucun reproche. Il faut donc revenir d’où nous sommes partis, et se résoudresans murmurer à tout ce qu’il plaît à Dieu de faire de nous.

Je ne sais comment je me suis embarrassée dans ces moralités : j’en veuxsortir en vous disant que c’est le marquis de Yillars, qui est revenu d’Alle-magne 2 , qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous dois dire aussi ,que ma fille a gagné son procès tout d’une voix, avec tous les dépens. Cela estremarquable. Voilà un grand fardeau hors de dessus les épaules de toute cettefamille ; c’étoit un dragon qui les persécutoit depuis six ans ; mais à celui-là,qui est détruit, il en succède un autre. C’est la pensée de se séparer : n’est-cepas là ce que je disois delà manière de la Providence? Il faudra donc nous direadieu, ma fille et moi, l’une pour Provence, l’autre pour Bretagne. C’est ainsivraisemblablement que la Providence va disposer de nous. Elle a fait mouriraussi la nièce de notre Corbinelli d’une étrange manière. Elle avoit empruntéavec son oncle le carrosse d’un de ses amis : un portier, qui n’avoit jamaismené, prit témérairement de jeunes chevaux; il monte sur le siège; il va cho-quant, rompant, brisant, courant partout. Un cheval s’abat ; le timon va enfilerun carrosse, d’où trois hommes sortent l’épée à la main. Le peuple s’assemble ;

1 Louis de Rabutin, qui avait épousé Dorothée, duchesse de Ilolstein.

2 C’est le maréchal de Yillars, qui sauva la France à Denain. Il avait été envoyé, près la courdo Vienne en qualité de négociateur; mais les bonnes impressions qu'il avait données furenteffacées après son départ parle comtesse de Kaunitz. (Voyez, les Mémoires, de Yillars.)