LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
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Je comprends mieux, que personne du monde les sortes d’attachements• qu’on a pour des choses insensibles, et par conséquent ingrates; mes folies’pourLivry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-là de moi.
A LA MÊME
A Paris, lundi ^5 octobre 1688.
L’impatience que nous avons, ma chère tille, de recevoir vos lettres, l’atten-tion qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la poste, notrejoie quand nous voyons que nous nous portons bien, malgré toutes vos peines,tout cela est digne des soins que vous avez de nous apprendre de vos nou-velles; vous pouvez juger par le besoin que nous en avons combien nous voussommes obligés de votre exactitude ; je dis toujours nous, car les sentimentsdu chevalier et les miens sont si pareils, que je ne saurois les séparer. Maisparlons de Philisbourg : voilà une lettre de votre enfant, du 18 ; il seportoitfort bien : vous verrez par tout ce que vous dit M. du Plessis, qu’il ne fera pasde honte à ses parents. Mais admirez les arrangements de la Providence; lapluie l’a empêché d’être le lendemain, avec le régiment de Champagne, del’action la plus brillante et la plus dangereuse qu’il y ait encore eu ; c’est laprise d’un ouvrage à cornes, qui fut enlevé le 19, où le marquis d’Harcourt,maréchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du prince de Tingri, le comted’Estrées, Courtin et quelques autres se sont distingués; le fils de M. Courtinest mortellement blessé, le marquis d’Uxelles légèrement. Le pauvre Bordagea payé pour tous, deux jours devant. Le roi a donné son régiment à M. duMaine, et en a promis un autre au fils du Bordage, avec mille écus de pension.Les princes et les jeunes gens sont au désespoir de n’avoir point été de cettefête; mais ce n’étoit pas leur jour. Il falloit tenir Monseigneur 1 * 3 * * * * à quatre; ilvouloit être à la tranchée. Vauban le prit par le corps, et le repoussa avecM. de Beauvilliers 9 . Ce prince est adoré; il dit du bien de ceux qui le méritent ;
1 Monseigneur lut nommé par les soldats Louis le Hardi, pendant le siège de Philisbourg.
( Voyez- la Ballade de la Fontaine, tome I" de ses Œuvres mêlées.)
3 M. de Vauban écrirait à M. de Louvois, le 25 octobre : « Il ne tient pas à Monseigneur
qu’il n’aille tous les jours à la tranchée; mais le canon y a été si dangereux, que je me suis
cru obligé de faire toutes sortes de personnages pour l’en détourner. Je n’ai osé vous mander
que la seconde fois qu’il y a été aux grandes attaques, un coup de canon donna si près de lui,
'que M. de Beauvilliers, le marquis d’Dxelles, et moi, qui marchois devant lui, en eûmes le