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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
il demande pour eux des régiments, des récompenses, il jette l’argent auxblessés et à ceux qui en ont besoin. On ne croit pas que la place dure long-temps après ce logement. Le gouverneur malade, celui qui commandoit àsa place étant pris et mort 1 , on espère que personne ne voudra soutenirune si mauvaise gageure. Le chevalier me fait rire : il est ravi que le mar-quis n’ait point été à cette occasion, et il est au désespoir qu’il ne se soitpoint distingué; en un mot, il voudroit qu’il fût tout à l’heure comme lui, etque sa réputation fût déjà tou te parfaite comme la sienne ; il faut avoir un peude patience. J’espère, ma clière fille, que tout se passera désormais commenous pouvons le souhaiter pour revoir notre enfant en bonne santé.
Vous avez été très-bien reçue à la Garde; et entin, à force de marcher etde vous éloigner, vous êtes à Grignan. Vous nous direz comment vous vousy trouvez et comment cette pauvre substance qui pense, et qui pense si vi-vement, aura pu conserver sa machine, si belle et si délicate, dans un bonétat, pendant qu’elle étoit si agitée : vous en faites une différence que votrepère ( Descartes ) n’a point faite. Mais, ma fille, on meurt ici plus qu’à Philis -bourg : le pauvre la Chaise 2 , qui vous aimoittant, qui avoit tant d’esprit, quien avoit tant mis dans la Vie de saint Louis, est mort, à la campagne, d’unepetite fièvre; M. du Boisenesttrès-affligé. Madame de Longuevalou le cha-noine ' 5 est morte ou mort d’un étranglement à la gorge : elle haïssoit bienparfaitement notre Montatairc 4 ; je suis toujours fâchée qu’on emporte detels paquets en l’autre monde ; voyez comme la mort va prenant partoutceux qu’il plaît à Dieu d’enlever de celui-ci.
Madame de Lavardin me fit hier cent amitiés pour vous, ainsi que madamed’Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la Rochefoucauld, quenous avons reçue dans le corps des veuves. J’y mets aussi madame de la Fayette ;mais, comme elle n’étoit pas hier chez madame de Mouci, je la sépare : rien nese peut comparer à l’estime parfaite de toutes ces personnes pour vous. Adieu,aimable et chère enfant ; je parle souvent de vous avec plaisir, parce que c’estquasi toujours votre éloge. Nous sommes suspendus dans l’attention de Phi-lisbourg et de vos nouvelles : voilà deux points de nos discours.
tintoin un quart d'heure, ce qui n’arrive jamais que quand on se trouve dans le vent du bou-let. » [Lettres militaires, tome V, page 103.)
1 Le comte d’Arque, neveu du comte de Staremberg. ( Lettres militaires, tome V, p. 101.)
s Jean Filleau de la Chaise, auteur d’une Vie de saint Louis fort estimée, et frère de M. deSaint-Martin, auteur delà traduction de Don Quichotte.
3 On connaissait dans le monde madame de Longueval, chunoinesse de Reimremont, sous lenom du chanoine; elle était sœur delà maréchale d’Estrées.
4 Marie de Rabutin, marquise de Montalaire, avait eu de grands procès avec madame deLongueval.