LETTRES DE .MADAME DE SÉVIGNE
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choses, à tel point que j’étois comme ces gens dont l’application les empêche dereprendre leur haleine. Voilà donc qui est fait, Dieu merci; je soupire comme11. de la Souche 1 , je respire à mon aise. Et savez-vous pourquoi j’étois siattentive? c’est que ce petit marmot de Grignan y étoit. Songez ce que c’estqu’un enfant de dix-septans qui sort de dessous l’ailedesa mère, quiesten-coredans les craintes qu’il ne soit enrhumé. Il faut que tout d’un coup elle lequitte pour l’envoyer à Philisbourg, et qu’avec une cruauté inouïe pour elle-même, elle parte avec son mari pour aller en Provence, et qu’elle s’éloigneainsi des nouvelles, dont on nesauroit être trop proche ; et qu’enfin quinze joursdurant, elle tourne le dos, et ne fasse pas un pas qui ne l’éloigne de son fils etde tout ce qui peut lui en dire des nouvelles. Je m’effraye moi-même en vousécrivant ceci, et je suis assurée qu’aimant cette comtesse comme vous l’aimez(car vous savez bien que vous l’aimez), vous serez touché de son état. Il est vraique Dieu la console de ses peines, par le bonheur de savoir présentement sonfils en bonne santé. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; etvoilà les peines de l’éloignement. Voilà donc cette bonne place prise. Monsei-gneur y a fait des merveilles de fermeté, de capacité, de libéralité, de géné-rosité et d’humanité; jetant l’argent avecchoix, disant du bien, rendant debonsoffices, demandant des récompenses, et écrivant des lettres au roi qui faisoientl’admiration de la cour. Voilà une assez belle campagrïe : voilà tout le Palatinat,et quasi tout le Rhin à nous ; voilà de bons quartiers d’hiver ; voilà de quoi at-tendre en repos les résolutions de l’Empereur et du prince d’Orange. On croitcelui-ci embarqué ; mais le vent est si bon catholique, que jusqu’ici il n’a puse mettre à la voile. On dit que M. de Schomberg est avec lui. C’est un grandmalheur pour ce maréchal etpournous. Les affaires deRome vont toujours mal.
Vous savez les nouvelles des morts et des blessés de Philisbourg; mais je vousapprends les morts toutes simples de mesdames de Mesmes et de Cbâteau-Gontier, et puis nous irons après les autres; j’y pense toujours, mon ami.
A MADAME DE GRIGNAN
A Paris, mercredi 17 novembre 1688.
C’est donc aujourd’hui, ma chère enfant;, que notre marquis a dix-sept ansjIl faut ajouter à tout ce qui compose le commencement de sa vie une fort bonne
1 Voyez la scène v du deuxième acte de YÉcole des Femmes.