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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES T)E MADAME DE SÉYIGNÊ

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davoir rais sonlâien à fonds perdu, fondé sur le besoin de sa subsistance;il dit quil a succombé à la tentation de donner onze mille francs pour acheverde vivre et pour mourir dans la céleste société des Carmélites : il dit du biende sa femme, dont il loue les soins et lassiduité ; il prie M. de Coulangesdavoir soin delle; il veut quon vende ses meubles pour payer quelques pe-tites dettes. Il me loue fort, et par mon cœur, dont il dit des merveilles, etpar notre ancienne amitié. Ilmeprie aussi davoir soin de sa femme; il parlede lui et de sa sépulture avec une humilité vraiment chrétienne, qui plaît etqui touche infiniment. Nous avons été ce matin à son service, qui sest fait àSaint-Jacques, sans aucune cérémonie. Il y avoit beaucoup de gens touchés deson mérite et de sa vertu : la maréchale Foucault 1 , madame Fouquet, M. etmadame dAguesseau, madame de la Houssaic, madame le Bossu, mademoi-selle de Grignan, Bréaulé et plusieurs autres.

De nous avons été aux Carmélites, il est enterré. Le clergé la reçu duclergé de Saint-Jacques : cette cérémonie est bien triste. Toutes ces sainlesfillessont en haut avecdes cierges, elles chantent le Libéra; et puis on le jette danscette fosse profonde, le voilà pour jamais. Il nest pas sur terre, ilnv a plusde temps pour lui, il jouit de léternité ; devons dire que tout cela se passe sanslarmes, il nest pas possible; mais ce sont des larmes douces, dont la sourcenest point amère; ce sont des larmes de consolation et denvie. Nous avons vula mère du Saint-Sacrement : après avoir été la nièce du bon Saint-Aubin 2 , jesuis devenue la mère de madame de Grignan; cette dernière qualité nous a tel-lement porté bonheur, que Coulanges, qui nous écoutoit, disoit : Ah ! que voilàqui va bien! que la balle est bien en Vair! Cette personne est dune conversa-tion charmante : que na-t-elle point dit sur la parfaite estime quelle a pourvous, sur votre procès, sur votre capacité, sur votre cœur, sur lamitié que vousavez pour moi, sur le soin quelle croit devoir prendre de ma santé en votreabsence, sur votre courage davoir quitté votre fils au milieu des périls ilalloit sexposer, sur sa contusion, sur la bonne réputation naissante de cet en-fant, sur les remereîments quelles ont faits à Dieu de lavoir conservé! Ellema mêlée encore dans tout cela; enfin, que vous dirai-je, ma chère enfant?Je ne finirois point; il ny a que les habitants du ciel qui soient au-dessusde ces saintes personnes.

* Marie Fourré de Dampierre, veuve de Louis Foucault, comte de Daugnon, maréchal deFrance en 1653.

2 Charles de Coulanges, seigneur de Saint-Aubin, frère cadet de labbé de Coulanges, etoncle de madame de Sévigné,