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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
A LA MÊME
A Paris, lundi 22 novembre 1688.
Je ne vous dis rien de ma santé, elle est parfaite. Nous avons fait des visitestout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame Cornuel,madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un petit bobo àla jambe; et je disois chez les divines 1 que si j’approchois autant delà jeunesseque je m'en éloigne, j’attribuerois à cette agréable route la cessation de millepetites incommodités quej’avois autrefois, et dont je ne me sens plus du tout;tenez-vous-en là, mon enfant, et, puisque vous m’aimez, ne soyez pojnt ingrateenvers Dieu, qui vous conserve votre pauvre maman d’une manière qui semblen’être faite que pour moi. Je ne songe plus à cette médecine; elle m’a faitdu bien, puisqu’elle ne m’a point fait de mal. Je mangerai du riz, par recon-noissance du plaisir qu’il me fait de conserver vos belles joues et votre santéqui m’est si précieuse.
Ah! qu’il fautqu’après tant de maux passés, vous soyez d’un admirable tem-pérament! peines d’esprit, peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dansle sang, transes, émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières quevous rencontrez sans doute en votre chemin au delà de ce que vous pensiez.Vous résistez à tout cela, ma chère fille; je vous admire, et je crois qu'il y adu prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous avez un petitgarçon qui n’est plus ce maillot , comme vous écrivoit l’autre jour madame deCoulanges; c’est un joli garçon, qui a de la valeur, qui est distingué entre ceuxde son âge. M. deBeauvilliers en mande des merveilles au chevalier; et sur cequ’il dit il n’y a rien à rabattre : ce petit homme n’est que trop plein de bonnevolonté. Nous sommes surpris comment ce silence et cette timidité ont faitplace à d’autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu’on le sou-tienne : mais je pense que ce n’est pas à vous que ce discours doit s’adresser,et qu’on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet.
On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. delà Rochefou-cauld; c’est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi qu’il en étoit ruiné,et qu’il ne vouloitpoint tomber dans des injustices ; et non-seulement sa tableest disparue, mais une certaine chambreoù les courtisans s’assembloient, parcequ’il ne veut pas les faire souvenir, ni lui non plus, de cet aimable corbillard
1 On appelai ainsi madame de Frontenac et mademoiselle d’Ontrelaise, sa sœur.