Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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A LA MEME

A Paris, vendredi dO novembre 1088.

Il y a mie heure que je cause avec Soleri ; il ne tient pas à lui, ma chèreenfant, que je ne sois en repos sur votre santé ; mais les chaleurs de votre sangne paraissent point du tout, quand vous êtes belle et brillante dans cettegalerie,ni quand vous faites votre compagnie de cavalerie, car cest vous qui lavezfaite ; et, quoiquil y ait, comme vous dites, quelque espèce de honte de se con-noitre si bien en hommes, je vous conseille pourtant dêtre fort aise davoirrendu un service si important à votre fils : il le faut mettre au rang de tous lesagréments que la fortune a jetés sur lui depuis trois mois. Je nai jamais vu unesi souhaitable entrée dans le monde ni dans la guerre ; son courage, sa fermeté,son sang-froid, sa sagesse, sa conduite, ont été louéspartout,etparticulièrementà Versailles. Je vis hier au soir M. de Pomponne, qui venoit darriver ; il en étoilplein, et ravi du bonheur de cette première campagne. 11 me pria fort de vous ^en faire tous ses compliments, et ceux de madame de Pomponne. Madame etmesdemoiselles de Lillebonne, que je vis hier chez la marquise dUxelles, nefinissoient point, et vous font aussi mille tendres compliments. Tout est encorebien vif pour vous en ce pays-ci, ma chère comtesse ; cest dommage que lamode ne soit point encore venue dêtre en deux endroits, vous seriez en véritébien utile à votre famille. Le hasard a fait que Valcroissant est à Salins, dil rend compte à M. deLouvois des chevaux de remonte qui y passent. 11 a cer-tifié et attesté que ceux de M. le marquis de Grignan étoient tous les plusbeaux : vous jugez avec quel plaisir il a dit cette vérité. Soleri jure quil neretournera point auprès de vous quil ne puisse vous dire quil a vu et maniévotre fils. Monseigneur sera ici demain; le marquis y sera mercredi. Je vousavoue que je serai ravie dembrasser ce petit compère ; il me semble que cestun autre homme. Plût à Dieu que vous puissiez avoir le même plaisir !

Je vous recommande, ma chère enfant, un peu de repos, un peu de tran-quillité, sil est possible ; un peu de résignation aux ordres de la Providence,

~ un peu de philosophie; vous prenez tout sur votre courage, et la santé ensouffre : cela est bien aisé à dire ; mais cependant on est insensiblement sou-tenue par tous ces appuis invisibles sans lesquels on succomberait. Je vousconjure surtout de ne point tant écrire. Par exemple, le lundi et le vendredi,je nécris quà vous : une lettre est peu de chose ; mais vous ne sauriez jamaisêtre de même. Je ne me fatigue point; votre commerce est ma consolation,