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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LKT1HES I)E MADAME DE SËVIGMî

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vous layez l'ait casser par le parlement. Jai vu le P. Gaillard*, qui en est fortaise; il parlera à M. de Croisai, et fera renvoyer toute l'affaire à M. de Grignan.On ne saurait se venger plus honnêtement et dune manière qui doive mieuxguérir et corriger de la fantaisie de vous déplaire. Jen fais mon complimentaM. Gaillard ; je suis vraiment flattée de la pensée d'avoir ma place dans une sibonne tète; je ne saurais oublier ses regards si pleins de feu et desprit. Necausez-vous pas quelquefois avec lui?

Je comprends, ma chère enfant, cet ouvrage de deux mois que vous avez à fairecet hiver à Àix. 11 paraît grand et difficile, à le regarder tout dune vue ; maisquand vous serez en train dalleret de travailler, étant touslesjourssiaccabléededevoirs et décritures, vous trouverez que, malgré lennui et la fatigue, les joursne laissent pas de sécouler fort vite. Jen ai passé de bien douloureux, sanscompter les mauvaises nuits, et cependant rien nempèchoit le temps de courir:ce qui est de vrai, cest quau bout de trois mois on croit quil y a Irais ans quonest séparés. Si vous voulez men croire, vous demeurerez fort bien à Aix jusquàPâques : le carême y est plus doux quà Grignan. J,a bise de Grignan, qui vousfait avaler la poudre de tous les bâtiments de vos prélats, me fait mal àvotre poitrine 1 2 3 * , et me paraît un petit camp dcMaintenon 5 . Vous ferez de cbspensées tout ce que vous voudrez: pour moi, je ne souhaite au monde que depouvoir travailler avec ma chère bonne, et achever ma vie en laimant et en re-cevant les tendres et pieuses marques de son amitié ; car vous me paraissezle pieux Énée en femme.

Jai vu Sauzei ; je lai embrassé pour vous ; il sest mis à genoux, il ma baiséles pieds. Je vous mande ses folies, comme celles de don Quichotte. Il nest plusmousquetaire, il est lieutenant de dragons. Il a parlé au roi, qui lui a dit que,sil servoit avec application, on aurait soin de lui. Voilà il lui serait bien né-cessaire dêtre un peu monsieur du pied de la lettre. Vous ne sauriez croirecomme cette qualité, qui nous faisoit rire, est utile à votre enfant, et combienelle contribue à composer sa bonne réputation ; cest un air, cest une modeden dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue, commença hier par,

1 Célèbre jésuite, qui prenait part à cette affaire par rapport à M. de Gaillard, son frère,homme de mérite et de beaucoup d'esprit.

2 La mère ne pouvait exprimer plus laconiquement ni avec plus dénergie le mal quellesouffrait quand elle craignait pour la poitrine de sa fille.

3 Louvois, qui avait eu la surintendance des bâtiments, imagina, pour plaire b son maître,

qu'on pourrait faire venir la rivière d'Eure jusquà Versailles, dont les fontaines ne salimen-taient que des eaux fétides d'un étang. 11 fallait retourner cette rivière dans un espace de onzelieues. 11 fallait surtout joindre deux montagnes vis-à-vis de Maintenon. On employa trente mille

hommes de lannée à ces travaux. Les maladies détruisirent en grande partie ce camp. Leprojet fut depuis abandonné, et na jamais été repris.