Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉYIGNÉ

570

présentement. Vous allez voir, par la nouvelle d’aujourd’hui, comme le roid’Angleterre s’est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté duprince d’Orange. Les politiques raisonnent, et demandent s’il est pins avan-tageux «à ce roi d’être en France : l’un dit oui, car il est en sûreté, et il necourra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou d’avoir la tète coupée ;l’autre dit non, car il laisse le prince d’Orange protecteur et adoré, dès qu’ille devient naturellement et sans crime. Ce qui esterai, c’est que la guerre noussera bientôt déclarée, et que peut-être même nous la déclarerons les premiers.Si nous pouvions faire la paix en Italie et en Allemagne, nous vaquerions àcelte guerre angloise et hollandoise avec plus d’attention. Il faut l’espérer, carce seroit trop d’avoir des ennemis de tous côtés. Voyez un peu où me porte lelibertinage de ma plume ; mais vous jugez bien que les conversations sontpleines de ces grands événements.

Je vous conjure, ma chère fille, quand vous écrirez à M. de Chaulnes, de luidire que vous prenez part aux obligations que mou fils lui a ; que vous l’en re-merciez ; que votre éloignement extrême no vous rend pas insensible pource qui regarde votre frère. Ce sujet de reconnoissance est un peu nouveau : c’estde le dispenser de commander le premier régiment de milice qu’il fait lever enJîretagne. Mon fils ne peut envisager de rentrer dans le service par ce côté-là ;il en a horreur, et ne demande que d’être oublié dans son pays. M. le chevalierapprouve ce sentiment, et moi aussi, je vous l’avoue : n’êtes-vous pas de cetavis, ma chère enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui sont toujoursles bons, principalement sur le sujet de votre frère. N’entrez point dans cedétail, mais dites en gros que qui fait plaisir au frère en fait à la sœur. M. deMomontcstallé en Bretagne avec des troupes, mais si soumis à M. de Chaulnes,que c’est une merveille. Ces commencements sont doux, il faut voir la suite.

Je trouvai hier Choiseul avec son cordon ; il est fort bien. Ce seroit jouer demalheur de n’en pas rencontrer présentement cinq ou six tous les jours. Vousai-je dit que le roi a ôté la communion de la cérémonie? Il y a longtemps queje le souhaitois :je mets quasi la beauté de cette action avec celle d’empêcherles duels. Voyez, en effet, ce que c’eût été de mêler cette sainte action avec lesrires immodérés qu’excitalachemisedeM. d’Ilocquincourt. Plusieurs pourtantfirent leurs dévotions, mais sans ostentation et sans y être forcés. Nous allonsvaquer présentement à la réception de Leurs Majestés angloises, qui seront àSaint-Germain. Madame la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine, quoi-qu'elle ne soit pas reine, parce qu’elle en tient la place. Ma fille, je vous sou-haite à tout, je vous regrette partout, je vois tous vos engagements, toutes vosraisons ; maisjenepuis m’accoutumer à ne point vous trouver où vous seriezsi nécessaire. Je m’attendris souvent sur cette pensée ; mais il est temps de finir