Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIRNÉ

58 .“)

plus cela : on ne s’en soucie point, on les pousse môme quelquefois ; on espère,on avance dans un temps auquel on aspire. C’est cet ouvrage de tapisserie quel’on veut achever : on est libérale des jours, on les jette à qui en veut. Mais, machère enfant, je vous avoue que, quand je pense tout d’un coup où me condui tcette dissipation et cette magnificence d’heures et de jours, je tremble, je n’entrouve plus d’assurés, et la raison me présente ce qu’infailliblement je trou-verai dans mon chemin. Ma tille, je veux finir ces réflexions avec vous, ettâcher de les rendre bien solides pour moi.

L’abbé Têtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins nevoudraient pas répondre de son esprit; il sent son état', et c’est une douleur : ilne subsiste que par l’opium. Il tâche de se divertir, de se dissiper; il cherche desspectacles. Nous voulons l’envoyer à Saint-Germain pour y voir établir le roi, lareine d’Angleterre et le prince de Galles : peut-on voir un événement plus grandet plus digne de faire de grandes diversions? Pour la fuite du roi, il paroît quele prince (cVOrange) l’a bien voulue. Le roi fut envoyé à Exeter, où il avoitdessein d’aller : il étoit fort bien gardé par le devant de sa maison, tandis quetoutes les portes de derrière étoient libres et ouvertes. Le prince n’a point songéà faire périr son beau-père; il est dans Londres, à la place du roi, sans en pren-dre le nom, ne voulant que rétablir une religion qu’il croit bonne, et maintenirles lois du pays, sans qu’il en coûte une goutte do sang. Voilà l’envers tout justede ce que nous pensons de lui; ce sont des points de vue bien différents. Cepen-dant le roi fait pour ces Majestés angloises des choses toutes divines; car n’est-cepoint être l’image du Tout-Puissant que de soutenir un roi chassé, trahi, aban-donné comme il l’est? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il futau-devant de la reine avec toutesa maison et cent carrosses à six chevaux 1 . Quandil aperçut le carrosse du prince de Galles, il descendit et l’embrassa tendrement;puis il courut au-devant de la reine, qui étoit descendue ; il la salua, lui pariaquelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta Monseigneur etMonsieur, qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à Saint-Germain, où ellese trouva toute servie, comme la reine, de toutes sortes de hardes, parmi les-quelles étoit une cassette très-riche avec six mille louis d’or. Le lendemain le roid’Angleterredcvoitarriver; leroil’attendoità Saint-Germain, où il arriva tard,parce qu’il venoit de Versailles; enfin, le roi alla au bout de la salle des gardes,au-devant de lui ; le roi d’Angleterre se baissa fort, comme s’il eût voulu em-

1 Cette entrevue eut lieu près de Chatou, le 6 janvier 1689. « La reine d'Angleterre des-cendit de carrosse, et fit au roi un compliment plein de reconnoissanee pour elle et pour leroi son mari. Le roi lui répondit qu'il lui rcudoit un triste service dans cette occasion, maisqu'il espéroit être en état de leur en vendre de plus utiles dans la suite. » ( Mémoires deDangeau, tome 1", page 262 )

74