LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
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brasser ses genoux 1 ; le roi l’en empêcha, et l’embrassa à trois ou quatre re-prises fort cordialement. Ils se parlèrent bas un quart d’heure, le roi lui pré-senta Monseigneur, Monsieuiî, les princes du sang ef le cardinal de Bonzi. 11 leconduisit à 1 appartement de lareine, qui eutpeine à retenir ses larmes. Aprèsune conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince deGalles, où ils furent encore quelque temps à causer, et les y laissa, ne vou-lant point être reconduit, et disant au roi : « Voici votre maison; quand j’yviendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous vien-drez à Versailles. » Le lendemain, qui étoit hier, madame la Dauphine y alla,et toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princesses,car elles en curent à la reine d’Espagne; et la reine mère d’Angleterre étoittraitée comme fille de France ; je vous manderai ce détail. Le roi envoyadix mille louis d’or au roi d'Angleterre. Ce dernier paroît vieilli et fatigué,la reine maigre, et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beauteint, un peu pale; la bouche grande, de bexlcs dents, une belle taille, et biende l’esprit ; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà de quoi sub-sister longtemps dans les conversations publiques.
Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont noussommes bien fâchés, car il y a mille affaires; mais il n’est point malade. Ilsoupa samedi avec madame de Coulanges, madame de Vauvineux,M. de Duraset votre fils chez le lieutenant civil, où l’on but la santé de la première et de laseconde, c’est-à-dire madame de la Fayette et vous; car vous avez cédé à ladate de l’amitié. Hier, madame de Coulanges donna un très-joli souper auxgoutteux : c’étoit l’abbé de Marsillac, le chevalier deGrignan, M. de Lamoi-gnon; la néphrétique tient lieu de goutte; sa femme et les Divines, toujourspleines de fluxions; moi, en considération du rhumatisme que j’eus il v a douzeans ; Coulanges, qui mérite la goutte. On causa fort : le petit homme chanta, etlit un vrai plaisir à l’abbé de Marsillac, quiadmiroit et tàtonnoit ses parolesavec des tons et des manières qui faisoient souvenir de celles de son père, aupoint d’en être touché. Votre enfant étoit chez mesdemoiselles de Castelnau :il y a une cadette qui est toute jolie, toute charmante 2 ; votre fils la trouve àson gré, et laisse la biglesse 3 à Sanzei. Il avoit mené un hautbois; on y dansajusqu’à minuit. Cette société plaît beaucoup au marquis ; il y trouve Saint Hé-
1 Madame de la Fayette dit que « les deux rois s'embrassèrent fort tendrement, avec cettedifférence que celui d'Angleterre, y conservant l'humilité d'une personne malheureuse, se baissapresque aux genoux du roi. »
- Maric-Césaric de Castelnau, ehanoinesse à Epinal. Elle ne se maria pas.
5 Cette bigiesse épousa depuis le comte de Murat ; et c’est sous ce nom au’elle publia plu-sieurs ouvrages agréables. Le mot bigleuse a vieilli ; il vient de bigle, pour louche : bigler,regarder en louchant.