LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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votre château ; voilà une dépense de mille écus à quoi on ne s’attend pas. Pour-quoi ce démon n’a-t-il pas emporté le bâtiment dégingandé du Carcassonne ?Où étoit le coadjuteur ? À h ! ma iîlle, quelle furie! quel ébranlement univer-sel ! quelle frayeur répandue partout! vous dépeignez cette horreur comme
Virgile; mais il n’y avoit là personne pour dire Quos ego . On a parlé ici
de cette tempête. Un évêque de Languedoc dit à Coulanges qu’il craignoitpour le château de Grignan. Dieu vous préserve d’y passer jamais aucunhiver, tant qu’il y aura d’autres lieux et d'autres villes en France!
Vous me parlez de la Bretagne, et vous me dites toutes les raisons quidoivent me porter à y aller. Il est vrai que M. de Chaulnes m’écrit sans cessepour me conjurer de venir avec madame de Chaulnes, qui s’en va ce carêmeavec deux carrosses; il me promet d’achever toutes mes affaires et de meramener après les états; en sorte que je ne puis jamais prendre mieuxmon temps. Madame de Chaulnes me presse de son côté, comme vous pouvezle penser. J’ai d’ailleurs un véritable besoin de finir en ce pays-là deux outrois affaires avec l’abbé Charrier, qui me prie de ne point perdre l’occasiondu séjour qu’il fait en Bretagne, qui ne sera que jusqu’après les états ; caraprès cela il redevient Lyonnois, et m’offre de me mener à Grignan. Voilà, machère belle, l’état où je suis. Mettez-vous en ma place, représentez-vous les cir-constances et les occasions qui se présentent, et dites-moi votre avis ; car jeveux être approuvée de vous, et que vous pensiez avec quelque plaisir qu’a-près ce voyage nécessaire à mes alfaires, je serai tout entière à vous, commej’y suis véritablement par mon cœur et par mon inclination.
Pauline n’est donc pas parfaite ! je n’eusse jamais cru que la principale descs imperfections eût été de ne pas savoir sa religion : vous la lui appren-drez, ma fille, vous la savez fort bien, vous avez les bons livres ; c’est undevoir. En récompense, votre belle-sœur l’abbesse lui apprendra à vivredans le monde.
J’ai vu Corbinelli chez madame de Coulanges; il a Molinos 1 dans la tête.Je suis à vous, ma chère enfant ; ce n’est point une manière de parler : je novois ni n’espère de douceur et de repos pour le reste de ma vie que de votretendre et fidèle et solide amitié. Adieu, ma chère enfant.
1 Michel Molinos, prêtre espagnol, qui renouvela la vieille erreur du quiétisme, doctrinequi établissait que l’on doit s’anéantir soi-même pour s’unir à Dieu, et demeurer ensuite dansune parfaite quiétude.