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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME II K SÉYIGXf

DOS

jolie victoire que lon pût remporter sous vos enseignes, et la plus utile pourvous. C'est le plaisir sensible que nous avons eu ce matin. Nous étions à lentréede nos juges, ayànttout lieu despérer que nous confondrions nos vilains enne-mis; en effet, une heure après, M. Bailly est sorti comme la colombe, et madit, avec une mine grave : Madame , vous avez obtenu ce que vous souhaitiez.Je nen ai pas fait de finesse à M. le chevalier, ni à Vaille, ni à Rochon ; noscœurs ont été épanouis : ma joie vouloit briller. M. le chevalier ma grondée;il ma dit quil ne me mènerait plus avec lui si je nesavois me taire; cest samenace. Jai voulu parler un peu haut, dun air de triomphe, il ma encoremenacée : il ma dit que qui ne savoit point dissimuler ne savoit point régner.Il est sorti un autre conseiller, qui dit à M. dAiguebonne quil avoit perdu sonprocès; je lai vu se couler doucement sans dire un seul mot : il est accoutuméà ces succès. Je me suis souvenue davoir vu fuir autrefois devant moi madamedOurouer 1 , mère de M. deRichelieu, dans le même tribunal javois fait venirencoreM. Bailly pour me porter bonheur. M. Gui nous est demeuré : il se con-soloi t en prenant du tabac. Un autre conseiller nous a dit que nous avions gagnétout dune voix : tout dune voix est une circonstance qui nous a fait plaisir.M. Gui avoit dit prudemment à Rousseau que larrêt que vous aviez obtenu il ya six mois navoit pas été digéré; quil avoit été donné par des enfants. Rous-seau lui a reditfort plaisamment ce matin : « Monsieur, voilà encore vingt-deuxenfants qui viennent de vous condamner tout dune voix. » Cela ma fait rire :mais la grande âme de M. le chevalier ne vouloit pas se prêter à ces bagatelles.

Nous avons remercié tous nosjugesquand ils sont sortis, variant, chacun denotre côté, notre reconnoissance en vingt façons. Enfin, nous sommes revenusdîner gaiement, il faut avouer la vérité ; toute la république sest assemblée pournous recevoir. Nous vous écrivons chacun de notre côté. M. le chevalier machargée du récit de notre victoire, et à cinq heures et demie nous irons en-semble remercier nos présidents, le doyen, et quelques autres qui se sont si-gnalés. Si vous voulez, ma très-ciière, que je vous parle sérieusement de M. lechevalier de Grignan, cest que de bonne foi vous lui avez des obligations infi-nies : rien nest égal à létendue de ses soins, de sa vigilance, de ses vues; à laforce, à la puissance de ses sollicitations ; à la chaleur quil inspire à ses amis,pour les faire entrer dans nos intérêts ; à la considération quon a pour lui per-sonnellement ; aux peines quil prend, dont Dieu le récompense par une bonnesanté. Enfin, ma fille, nous nous trouvons si bien et si heureux de vous rendre

1 Marie-Françoise de Guémadeuc, veuve de François de Vignerot, marquis du Pont-Couriai,et remariée à (jharles de Gro-sove, comte d Oirouer, qui fut assassiné dani son carrosse en1658. Elle mourut à Paris le 13 janvier 1674 Madame de Sévigné parle ailleurs de ce procèsimportant : elle était très-jeune lorsqu'elle legagna.