LETTRES DE MADAME DE SÉ VIGNE
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me paroisse un grand vide dans votre maison, qui 11e se remplira jamais; non,jamais, je ne crains point de le dire : il n’y a point d’esprits ni de cœurs sur cemoule ; ce sont des sortes de métaux qui ont été altérés par la corruption dutemps, et il n’y en a plus de cette vieille roche. Vous avez compris mes senti-ments, vous m’avez fait bien de l’honneur, et je vous le rends en voyant lesvôtres tels qu’ils sont. Il faut avoir un peu de ce bon aloi que nous regrettons,pour sentir cette perte comme nous la sentons : cette louange doit passer :car je suis persuadée qu’on est plus ou moins touché de ces grandes qualités,selon qu’on y a plus ou moins de rapport.
Mon cher comte, recevez ici mon compliment ; vous avez été chèrementaimé de ce grand homme : il aimoit son nom, sa maison. Il avoit raison ; elleen vaut bien la peine. J e vous plains de n’avoir plus à honorer tant de mérite,tant de qualités si respectables : voilà cette première race passée ; nous ironsaprès, mon cher comte. En attendant, je vous embrasse en pleurant, commesi j’avois l’honneur d’être de votre nom.
Cette douleur rabaisse la joie de notre petite victoire. Le chevalier voudraitbien pousser la requête civile, qui ne toucherait pas du pied à terre; mais jene sais s’il en aura le temps ; il ne faudrait pas la laisser à moitié ; enfin, il nesaurait mal faire. Il n’est plus question d’arrêt du conseil, point de cassationd’arrêt, ni de contrariété : il n’y a qu’à dormir eu repos jusqu’à cet hiver. Jesuis ravie que nos lettres reçues le soir ne vous donnent point réglément deméchantes nuits trois fois la semaine : je vous en crois, ma chère enfant, etje chasse ce petit dragon qui m’importunoit.
Madame de Chaulnes est ravie de m’emmener ; j’ai mille affaires au Buron,c’est-à-dire à Nantes : il faut que je fasse encore ce voyage, je ne saurais mieuxprendre mon temps ; après cela nous verrons ce qu’il plaira à Dieu de faire demoi, et quand il voudra me redonner à vous. Je crois que nous partirons àPâques tout juste. Le P. Gaillard a prêché ce matin très-parfaitement la Sa-maritaine : c’est le Bourdaloue de cette année.
A LA MÊME
A Paris, lundi 2i mars 1680.
Je vous assure, ma tille, que M. de Beauvais 1 , qui étoit ici l’autre jour,parut à M. le chevalier et à moi un vrai parent et ami des Grignans, regrettant
1 Toussaint de Forlnn-Janson, évêque de Beauvais, depuis cardinal et grand aumônier de France.