I.KTTR ES DE MADAME DE SÉVIGXÉ
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A LA MÊME
A I'.tris, lundi ‘28 mars 1680.
Nous ne partons qu’après Pâques, ma tille ; j’ensuis fort aise. Madame deChaulnes a pris congé pourtant ; le roi lui a dit bien des choses agréables pourM. de Chaulnes. Nous attendons vos lettres de demain avec une vraie impa-tience, nous avons envie de voir comme vous aurez reçu la nouvelle de notrepetite victoire, que M. de Lamoignon veut qu’on appelle grande. 11 y a quinzejours que nous sommes sur le rivage, et que nous vous voyons agitée desmêmes pensées et des mêmes craintes que nous avons eues. Nous serons ravisde vous voir aborder comme nous, et tous également sauvés de l’orage. Vousavez bien raison de dire que je ne fus point si aise de gagner mon procès dequarante-cinq mille écus; je ne le sentis point, en comparaison de celui-ci.J’étois jeune ; je ne sais ce que je pensois en ce temps-là ; toutes mes affairesétoient loin de moi : vous m’êtes bien plus proche, et vos intérêts infinimentplus chers.
Nous soupions hier chez l’abbé Pelletier, M. et madame de Lamoignon, M. etmadame de Coulanges, M. Courtin, l’abbé Bigorre, mademoiselle Langlois etvotre maman. Personne n’avoit dîné, nous dévorions tous ; c’étoit le plus beaurepas de carême qu’il est possible de voir : les plus beaux poissons les mieuxapprêtés, les meilleurs ragoûts, le meilleur cuisinier ; jamais un souper n’a étési solidement bon. On vous y souhaita bien sincèrement; mais le vin de Saint-Laurent renouvela si bien votre souvenir, que ce fut un chamaillis de petitsverres qui' faisoit assez voir que cette liqueur venoit de chez vous. Vous n’avezpoint de bons poissons, ma chère enfant, dans votre mer; je m’en souviens,je ne reconnoissois pas les soles ni les vives. Je ne sais comment vous pouvezfaire le carême; pour moi, je ne m’en sens pas. Al. de Lamoignon, avec sanéphrétique, n’a pas pensé à manger gras.
Voici un temps où je n’entends plus rien : quand il me déplaît , comme à pré-sent, et que j’en désire un autre meilleur, et que je l’espère, je le pousse àl’épaule comme vous ; et puis, quand je pense à ce que je pousse, et à ce qu’ilm’en coûte lorsqu’il passe, et sur quoi cela roule, et où cela me pousse moi-même, je n’en puis plus, et je laisse tout entre les mains de Dieu : je ne trouvede soutien contre le triste avenir que je regarde que la volonté de Dieu et saprovidence. On seroit trop malheureux de ne point avoir cette consolation.