LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
lit:»
un peu loin ; je retrouve la marquise dans son beau parterre, nous sommes unecompagnie ; on soupe pendant l’entre chien et loup ; je retourne avec elle à laplace Coulanges , au milieu de ses orangers; je regarde d’un œil d’envie lasainte horreur au travers de la belle porte de fer 1 que vous ne connoissezpoint : je voudrais y être ; mais il n’y a plus de raison. J’aime cette vie millefois plus que celle de Rennes; cette solitude n’est-elle pas bien convenableà une personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne?
Enfin, ma chère bonne, il n’y a que vous que je préfère au triste et tran-quille repos dont jejouis ici ; car j’avoue que j’envisage avec un trop sensibleplaisir que je pourrai, si Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous.Il faut être bien persuadée de votre amitié pour avoir laissé courir ma plumedans le récit d’une si triste vie. J’ai envoyé un morceau de votre lettre à monfils, elle lui appartient : quand c’est pour Jupiter qu’on change , cet endroit estfort joli ; votre esprit paroît vif et libre. Vous êtes adorable, ma chère fille, etvous avez un courage et une force et un mérite au-dessus des autres ; vous êtesbien aimée aussi au-dessus des autres.
Adieu, ma très-chère et très-aimable ; j'espère que vous me parlerez dePauline et de M. le chevalier. J’embrasse ce comte qu’on aime trop.
A LA MÊME
Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1689.
Il y a aujourd’hui neuf mois, jour pour jour, dimanche pour dimanche, queje vous quittai à Charenton, avec bien de larmes, et plus que vous n’en vîtes.Ces adieux sont amers et sensibles, surtout quand on n’a pasbeaucoup de tempsà perdre ; mais pour en faire un bon usage il faudrait en faire un temps de pri-vation et de pénitence; ce serait le moyen de ne pas le perdre et de le rendre aucontraire fort utile. Il est vrai que cette sainte économie est une grâce de Dieu,comme toutes les autres, et qu’on ne mérite pas de l’obtenir. II y a donc neufmois que je ne vous ai ni vue ni embrassée, et queje n’ai entendu le son devotre voix; je n’ai point été malade, je n’ai point eu d’ennui marqué; j’ai vude belles maisons, de beaux pays, de belles villes; cependant je vous avouequ’il me semble qu’il y a neuf ans que je vous ai quittée. Je n’ai point eu devos nouvelles cet ordinaire; cela me donne toujours du chagrin.
4 Cinq belles grilles placées dans un mur demi-circulaire, en face du château, séparaient leparterre du parc des Rochers.