LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
661
moi qui vous remercie d’avoir pris la peine de tout quitter pour venir impé-tueusement me redonner cette personne. Le plaisant caractère ! toute pleine desa bonne maison, qu’elle prend depuis le déluge, et dont on voit qu’elle estuniquement occupée : tousses parents guelfes et gibelins, amis et ennemis,dont vous faites une page la plus folle et la plus plaisante du monde ; ses rêve-ries d’appeler le marquis d’Uxelles les ennemis : elle croit parler des Alle-mands : et toutes ces couronnes dont elle s’entoure et s’enveloppe ; son étonne-ment à la vue de votre teint naturel! elle vous trouve bien négligée de laisservoir la couleur des petites veines et de la chair qui composent le vrai teint ; elletrouve bien plus honnête d’habiller son visage; et parce que vous montrezcelui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez toute négligée et toute désha-billée. MM. de Grignan sont bien habiles d’avoir trouvé son teint tout naturel.Voilà comme sont les hommes; ils ne savent ni ce qu’ils voient ni ce qu’ilsdisent : j’en ai vu qui admiroient des beautés bien peu admirables.
Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit ; vous avez vu M. de Bâville *,la terreur du Languedoc ; vous y avez vu encore M. de Broglio a . Je crois notreRevel le César, et Broglio le Larulon négligé \ Ils n’ont pas toujours été bienensemble. M. le chevalier ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes demademoiselle du Bouchet? Broglio étoit un si furieux amant, qu’il fut une desraisons qui la jetèrent aux Carmélites.
Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons gouver-neurs : j’en suis ravie ; j’étoisau désespoir qu’ils eussent tort. 11 est certain,et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas dire un seul mot auroi, ni de Bretagne, ni de députation, qui n’eût été mal placé : Rome occupoittout. Il parla à M. deLavardin ; il a écrit au maréchal d’Estrées ; madame deChaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui se peut dire, et rien n’est plus aiséà comprendre que l’envie qu’ils avoient l’un et l’autre de réussir. Mais nousn’y pensons plus ; et si par hasard la chose revenoit à nous, elle nous pa-raîtrait miraculeuse. Ce n’est pas le plus grand mal que me cause la mort dupape; je suis véritablement affligée quand je pense à la perte que vousallez faire par cette mort.
Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société, en medisant ce qui s’y passe ; rien ne m’est si cher que ce qui vient de vous et devotre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de conserver votre
1 Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous le nom de Bàville. Il fut l’insti-gateur et l’exécuteur des dragonnades.
2 Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. 11 était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de Revel.
- Voyez la fable de l 'Éducation, par la Fontaine, xxiv, livre VIII.