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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

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moi qui vous remercie davoir pris la peine de tout quitter pour venir impé-tueusement me redonner cette personne. Le plaisant caractère ! toute pleine desa bonne maison, quelle prend depuis le déluge, et dont on voit quelle estuniquement occupée : tousses parents guelfes et gibelins, amis et ennemis,dont vous faites une page la plus folle et la plus plaisante du monde ; ses rêve-ries dappeler le marquis dUxelles les ennemis : elle croit parler des Alle-mands : et toutes ces couronnes dont elle sentoure et senveloppe ; son étonne-ment à la vue de votre teint naturel! elle vous trouve bien négligée de laisservoir la couleur des petites veines et de la chair qui composent le vrai teint ; elletrouve bien plus honnête dhabiller son visage; et parce que vous montrezcelui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez toute négligée et toute désha-billée. MM. de Grignan sont bien habiles davoir trouvé son teint tout naturel.Voilà comme sont les hommes; ils ne savent ni ce quils voient ni ce quilsdisent : jen ai vu qui admiroient des beautés bien peu admirables.

Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit ; vous avez vu M. de Bâville *,la terreur du Languedoc ; vous y avez vu encore M. de Broglio a . Je crois notreRevel le César, et Broglio le Larulon négligé \ Ils nont pas toujours été bienensemble. M. le chevalier ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes demademoiselle du Bouchet? Broglio étoit un si furieux amant, quil fut une desraisons qui la jetèrent aux Carmélites.

Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons gouver-neurs : jen suis ravie ; jétoisau désespoir quils eussent tort. 11 est certain,et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas dire un seul mot auroi, ni de Bretagne, ni de députation, qui neût été mal placé : Rome occupoittout. Il parla à M. deLavardin ; il a écrit au maréchal dEstrées ; madame deChaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui se peut dire, et rien nest plus aiséà comprendre que lenvie quils avoient lun et lautre de réussir. Mais nousny pensons plus ; et si par hasard la chose revenoit à nous, elle nous pa-raîtrait miraculeuse. Ce nest pas le plus grand mal que me cause la mort dupape; je suis véritablement affligée quand je pense à la perte que vousallez faire par cette mort.

Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société, en medisant ce qui sy passe ; rien ne mest si cher que ce qui vient de vous et devotre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de conserver votre

1 Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous le nom de Bàville. Il fut linsti-gateur et lexécuteur des dragonnades.

2 Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. 11 était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de Revel.

- Voyez la fable de l 'Éducation, par la Fontaine, xxiv, livre VIII.