LETTRES RE MA RA ME RE SÉVIGNÉ
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jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte de M. de Grignan : j’enris avec vous. Voilà une belle consolation pour un pauvre homme qui crie;mais tout est moins mauvais que de méchantes entrailles. Dieu vous conservetous ! Mes compliments, mes amitiés, mes caresses où elles doivent être ; etpour vous, ma chère enfant, vous savez votre part, c’est moi tout entière.
A LA MÊME
Aux Rochers, mercredi 12 octobre T689.
Les voilà toutes deux ; mais, mon Dieu ! que la première m’auroit donné deviolentes inquiétudes si je l’avois reçue sans la seconde, où il paraît que la fièvrede ce pauvre chevalier s’est relâchée, et lui a donné un jour de repos ! cela ôtel’horreur d’une lièvre continue avec des redoublements et des sulfocations, etdes rêveries, et des assoupissemen ts,, qui composent une terrible maladie. Quelsang ! quel tempérament ! quelle cruelle humeur de goutte s’est jetée danstout cela I Quelle pitié que ce sang si bouillant, qui fait de si belles choses, enfasse quelquefois de si mauvaises, et rende inutiles les autres! Enfin, voilàune grande tristesse pour vous tous, et pour vous particulièrement, dont lebon cœur vous rend la garde de tous ceux que vous aimez. Me voilà encorebien plus avec vous à Grignan, quoique j’y fusse beaucoup, par le redouble-ment d’intérêt que j’y prends depuis cette maladie. On est exposé, quandon est loin, à écrire d’étranges sottises; elles le deviennent en arrivant malà propos : on est triste, on est occupé, on est en peine ; une lettre de Bre-tagne se présente, toute libre, toute gaillarde, chargée de mille détails inu-tiles : j’en suis honteuse ; mais je vous l’ai dit cent fois, ce sont les contre-temps de l’éloignement.
Je vous ai mandé comme je ne suis plus du tout fâchée contre M. et madamede Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l’ont mandé, qu’il ne pouvoilparler des affaires de Bretagne sans prendre fort mal son temps. 11 recommandamon fils à M. de Lavardin, croyant qu’il aurait la même envie que lui de nousservir, et cela étoit vrai. Il a depuis écrit à M. le maréchal d’Estrées, et cettelettre ferait son effet si le roi n’avoit dit tout haut à tous les prétendants à cettedéputation qu’il y avoit longtemps qu’il étoit engagé. Madame de la Fayetteme le mande sans me dire à qui ; on le saura bientôt. Elle m’ajoute que M. deCroissi a nommé mon fils au roi, qui ne marqua nulle répugnance à cette pro-position ; mais que le même jour Sa Majesté se déclara ; et voilà ce qu’atteudoil