Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DK MADAME DE SÉVIGNE

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beaux coups déchecs à faire et à conduire! Ah! mon Dieu! donnez-moi unpeu de temps ; je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat auprince d'Orangc ; non, non, vous naurcz pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? Non, en vérité ; il y faut réfléchir dansson cabinet. Voilà le second ministre 1 que vous voyez mourir depuis que vousêtes à Rome ; rien nest plus différent que leur mort, mais rien nest pluségal que leur fortune et les cent millions de chaînes qui les attachoient tousdeux à la terre.

Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez em-barrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave; monpauvre cousin, vous vous méprenez. Jai ouï dire quun homme dun très-bonesprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce quil voyoit danscette grande ville : il en conclut quil falloit que la religion chrétienne fût toutesainte et toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tantde désordres et de profanations. Faites donc comme lui, tirez les mêmes consé-quences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang dunnombre infini de martyrs ; quaux premiers siècles toutes les intrigues du con-clave se terminoientà choisir entre les prêtres celui qui paroissoit avoir le plusde zèle et de force pour soutenir le martyre; quil y eut trente-sept papesqui le souffrirent lun après lautre, sans que la certitude de cette fin leur fîtfuir ni refuser une place la mort étoit attachée, et quelle mort! Vousnavezquà lire cette histoire pour vous persuader quune religion subsistante parun miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peutêtre une imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi . lisezsaint Augustin dans sa Vérité de lu religion; lisez VAbbade^, bien différentde ce grand saint, mais très-digne de lui être comparé quand il parle de lareligion chrétienne : demandez à labbé de Polignae sil estime ce livre. Ra-massez donc toutes ces idées, et ne jugez point si légèrement ; croyez que,quelque manège quil y ait dans le conclave, cest toujours le Saint-Espritqui fait le pape ; Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici comme nousdevrions penser; jai lu ceci en bon lieu : Quel mal peut-il arriver aune per-sonne qui sait que Dieu fait tout , et qui aime tout ce que Dieu fait ? Voilà surquoi je vous laisse, mon cher cousin.

1 AI. de Seignelai. était mort lannée précédente.

3 Auteur dun livre sur la Vérité delà religion chrétienne.

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