LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
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A M. DE COULANGES
OUI K TAIT ALORS A ANEY-LE-FRANO, CHEZ MADAME DF. I.OUVOIS
A Gi'ignan, le !) septembre 1604.
.l’ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin ; il n’v en a point de per-dues; ce serait grand dommage : elles ont toutes leur mérite particulier, etfont, la joie de toute notre société. Ce que tous mettez pour adresse sur la der-nière, en disant adieu à tous ceux que tous nommez, ne vous a brouillé avecpersonne : Au château royal de Grignon. Cette adresse frappe, donne toutau moins le plaisir de croire que dans le nombre de toutes les beautés dontvotre imagination est remplie, celle de ce château, qui n’est pas commune,y conserve toujours sa place, et c’est un de ses plus beaux titres. Il faut queje vous en parle un peu, puisque vous l’aimez. Ce vilain degré par où l’onmontoit dans la seconde cour, à la honte des Adhémars, est entièrementrenversé,,et fait place au plus agréable qu’on puisse imaginer; je ne dispoint grand, ni magnifique, parce que, ma fdle n’ayant pas voulu jeter tousles appartements par terje, il a fallu se réduire à un certain espace, où l’ona fait un chef-d’œuvre. Le vestibule est beau, et l’on y peut manger fort àson aise; on y monte par un grand perron ; les armes de Grignan sont surla porte; vous les aimez, c’est pourquoi je vous en parle. Les appartementsdes prélats, dont vous ne çonnoissez que le salon, sont meublés fort honnê-tement, et l’usage que nous en faisons est très-délicieux. Mais, puisque nousy sommes, parlons un peu de la cruelle et continuelle chère que l’on y fait,surtout en ce temps-ci ; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu’onmange partout: des perdreaux, cela est commun ; mais il n’est pas communqu’ils soient tous comme lorsqu’à Paris cha.cun les approche de son nez enfaisant une certaine mine, et criant : Ah ! quel fumet ! sentez un peu. Noussupprimons tous ces étonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym,de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets ; il n’v a pointà choisir. J’en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut que la cuissese sépare du corps à la première semonce relie n’y manque jamais ; et destourterelles, toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et les muscats,c’est une chose étrange : si nous voulions, par quelque bizarre fantaisie,trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris :il ne s’en trouve point ici ; les figues blanches et sucrées, les muscats commedes grains d’ambre que l’on peut croquer, et qui vous feraient fort bien