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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNE

A MADAME DE CUELAAG ES

A Grignan, le 3 lévrier 1G95,

Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg, je la renonce : com-ment peut-on, par rapport à Dieu et môme à lhumanité, garder tant dor, tantdargent, tant de meubles, tant de pierreries, au milieu de lextrême misèredes pauvres, dont on étoit accablé dans ces derniers temps? Mais commentpeut-on vouloir paroître aux yeux du monde, ce monde dont on veut lestimeet lapprobation au delà du tombeau ; comment veut-on lui paroître la plusavare personne du monde : avare pour les pauvres, avare pour ses domestiques,à qui elle ne laisse rien ; avare pour elle-même, puisquelle se laissoit quasimourir de faim; et en mourant, lorsquelle ne peut plus cacher cette hor-rible passion, paroître aux yeux du public lavarice même ? Ma chère madame,je parlerois un an sur ce sujet; jen veux à cette frénésie de lesprit humain,et cest moffenser personnellement que den user comme vient de faire ma-dame de Meckelbourg ; nous nous étions fort aimées autrefois, nous nousappelions sœurs ; je la renonce, quon ne men parle plus.

Parlons de notre hôtel de Ghaulnes, cest justement le contraire ; ce sontdes gens adorables, et qui font un usage admirable de leur bien ; ce quilsreçoivent dune main, ils le jettent de lautre ; et, quand ils navoient pointles lingots de Saint-Malo, ils savoient fort bien prendre sur eux-mêmes poursoutenir les grandes places Dieu les a destinés ; les pauvres se sentent deleur magnificence ; enfin, ce sont des gens quon ne sauroit trop aimer, ethonorer, et admirer. Jen suis tellement entêtée, que je loue même madamede Chaulnes davoir appris lamitié à Monsieur; cest une science que les per-sonnes de lélévation de Monsieur nont pas le bonheur de connoître. Je suisfort aise quon ne moublie point dans cet hôtel ; je vous conjure, monaimable amie, de ne my point oublier vous-même. Pauline vous embrasse,et ne sauroit plus se passer de vos douceurs.

A M. DE COELAAGES

A GrijUiiai, lo26 avril 169b.

Quand vous mécrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible; voslettres sont agréables comme vous : on les lit avec un plaisir qui se répand par-