LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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lui à le dompter, et à vous à demeurer ferme, comme vous êtes. Renvoyezla lettre de l’abbé à Quimperlé.
Pour la santé de votre pauvre sœur, elle n’est point du tout bonne. Cen’est plus de sa perte de sang, elle est passée; mais elle ne s’en remet point,elle est toujours changée à n’ètre point reconnoissable, parce que son esto-mac ne se rétablit point et qu’elle ne profite d’aucune nourriture ; et celavient du mauvais état de son foie, dont vous savez qu’il y a longtemps qu’ellese plaint. Ce mal est si capital, que pour moi j’en suis dans une véritablepeine. On pourroit faire quelque remède à ce foie : mais ils sont contrairesà la perte de sang, qu’on craint toujours qui ne revienne, et qui a causé lemauvais effet de cette partie affligée.
Ainsi ces deux maux, dont les remèdes sont contraires, font un état quifait beaucoup de pitié. On espère que le temps rétablira ce désordre : je lesouhaite, et, si ce bonheur arrive, nous irons promptement à Paris. Voilà lepoint où nous en sommes, et qu’il faut démêler, et dont je vous instruiraitrès-fidèlement.
Cette langueur fait aussi qu’on ne parle point encore du retour des guer-riers. Cependant je ne doute pas que l’affaire 1 ne se fasse : elle est trop en-gagée, mais ce sera sans joie, et même si nous allions à Paris, on partiroitdeux jours après, pour éviter l’air d’une noce et les visites, dont on ne veutrecevoir aucune : chat échaudé, etc.
Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit àParis, ils étoient fondés sur ce que, ma fille ayant véritablement prouvé, pardes mémoires qu’elle nous a fa'it voir à tous, qu’elle avoit payé à son filsneuf mille francs sur dix qu’elle lui a promis, et ne lui en ayant par consé-quent envoyé que mille, M. de Saint-Amand a dit qu’on le trompoit, qu’onvouloit tout prendre sur lui, et qu’il ne donneroit plus rien du tout, ayantdonné les quinze mille francs du bien de sa fille (qu’il a payés à Paris enfonds, et dont il a les terres qu’on lui a données et délaissées ici), et quee’étoit à M. le marquis à chercher son secours de ce côté-là.
Vous jugez bien que, quand ce côté-là a payé, cela peut jeter quelquespetits chagrins; mais - cela s’est passé. M. de Saint-Amand a songé en lui-même qu’il ne lui seroit pas bon d’être brouillé avec ma fille : ainsi il estvenu ici plus doux qu’un mouton, ne demandant qu’à plaire et à ramener safille à Paris, ce qu’il a fait, quoiqu’en bonne justice elle dût nous attendre.
Mais l’avantage d’être logée, avec son mari, dans cette belle maison deM. de Saint-Amand, d’y être bien meublée, bien nourrie pour rien, a fait
4 Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de Simiane était chose convenue : onn’attendait, pour le célébrer, que le retour du marquis, qui était à l’armée.