XVIII
NOTICE SUR MOLIÈRE.
tour. Pendant le voyage des deux comédiens, la troupe ne jouapas. Cette interruption dura cinquante jours.
Enfin, la seconde représentation du Tartuffe eut lieu le 5 février1669. Ce jour-là, on s’écrasa littéralement pour entrer au théâtre.On a dit, et il est vrai, que c’est une gloire pour Louis XIV d’a-voir enfin accordé cette permission. Sous les règnes suivants, lescomédiens n’ont pas toujours été libres de remettre le Tartuffe.
Le plan du Tartuffe est fort simple. C’est un homme qui, pardes grimaces hypocrites, séduit Orgon, s’en fait admirer et aimer,et le met au point de lui donner tout son bien et de lui sacrifier safille ; et qui, dans le même temps 5 veut suborner la femme de sonenfaiteur, Orgon le prend sur le fait, et Tartuffe, démasqué, sevengerait en réduisant à la misère et au désespoir ceux dont il amangé le pain si longtemps, si le roi ri intervenait pour punir soningratitude et remettre toutes choses en leur place. Le plan estparfait de tous points; le caractère de Tartuffe s’y développe àl’aise sous ses deux faces : rampant et hypocrite, tant qu’il espèretromper; insolent et féroce, dès que la ruse devient impossible.L’auteur ne fait paraître Tartuffe qu’au troisième acte ; mais quoi-que absent, il remplit les deux premiers. On le connaît tout entierjusque dans son fonds avant de le voir; et dès qu’il paraît, au pre*mier mot qu’il prononce, tout le monde se dit involontairement :Le voilà 1 II nous oppresse, tant qu’il est en scène ; soit qu’ilfasse étalage de sa fausse vertu, ou qu’il s’efforce de corrompreElmire ; ou que, pour répondre à une accusation qui n’est que tropméritée, il s’avoue audacieusement coupable, en se donnant l’appa-rence d’un saint qui savoure l’occasion de s’humilier. Nous sommesde moitié dans l’indignation d’Elmire, quand Orgon refuse de lacroire; nous applaudissons à l’épreuve qu’elle propose; nous jouis-sons de voir le traître s’accuser lui-même devant un invisible té-moin ; nous disons avec Orgon, sortant de sa cachette :
Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme!
Mais dès que le scélérat, démasqué, à bout de ruses, met son cha-peau sur la tête, et s’écrie insolemment, en parlant à son bienfaiteur,
C’est a vous d'en sortirI—