ACTE I, SCÈNE III. 71
homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses!J’ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous ar-mez-vous le front d’une noble effronterie? Que ne me jurez-vousque vous êtes toujours dans les mêmes sentimens pour moi, quevous m’aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n’estcapable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé àpartir sans m’en donner avis; qu’il faut que, malgré vous, vousdemeuriez ici quelque temps, et que je n’ai qu’à m’en retournerd’où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu’il voussera possible; qu’il est certain que vous brûlez de me rejoindre, etqu’éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui estséparé de son àme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pasêtre interdit comme vous êtes.
don juan. — Je vous avoue, madame, que je n’ai point le talentde dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous diraipoint que je suis toujours dans les mêmes sentimens pour vous, etque je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que jene suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons quevous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, etpour ne croire pas qu’avec vous davantage je puisse vivre sans pé-ché. Il m’est venu des scrupules, madame, et j’ai ouvert les yeuxde l’âme sur ce que je faisois. J’ai fait réflexion que, pour vousépouser, je vous ai dérobée à la clôture d’un couvent, que vousavez rompu des vœux qui vous engageoient autre part, et que 1®ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris, etj’ai craint le courroux céleste. J’ai cru que notre mariage n’étoitqu’un adultère déguisé, qu’il nous attireroit quelque disgrâce d’enhaut, et qu’enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donnermoyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, ma-dame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vousretenant, me mettre le ciel sur les bras; que par?...
done elvire. — Ah! scélérat! c’est maintenant que je te connoistout entier; et, pour mon malheur, je te connois lorsqu’il n’en estplus temps, et qu’une telle connoissance ne peut plus me servirqu’à me désespérer; mais sache que ton crime ne demeurera pasimpuni, et que le même ciel dont tu te joues me saura venger deta perfidie.
don juan. — Sganarelle, le ciel!
sgànarelle. —• Vraiment oui, nous nous moquons bien de celanous autres.
don juan. — Madame....
done elvire. — Il suffit. Je n’en veux pas ouïr davantage, et jem’accuse même d’en avoir trop entendu. C’est une lâcheté que dese faire expliquer trop sa honte; et, sur de tels sujets, un noble