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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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PREMIÈRE LEÇON. 13

naturelle quon sadresse lorsque, pour seconder oucombattre lun ou lautre des deux développements,on affirme ou conteste leur union. On sait que, sion peut persuader aux hommes que laméliorationde létat social tournera contre le progrès intérieurdes individus, on aura décrié et affaibli la révolu-tion qui saccomplit dans la société. Dautre part,quand on promet aux hommes lamélioration de lasociété, par suite de lamélioration de lindividu, onsait que leur penchant est de croire à cette pro-messe, et on sen prévaut. Cest donc évidemmentla croyance instinctive de lhumanité que les deuxéléments de la civilisation sont liés lun à lautre,et se produisent réciproquement.

Que si nous nous adressons à lhistoire du monde,nous obtiendrons la même réponse. Nous trouveronsque tous les grands développements de lhomme in-térieur ont tourné au profit de la société, tous lesgrands développements de létat social au profit delhumanité. Cest lun ou lautre des deux faits quiprédomine, apparaît avec éclat, et imprime au mou-vement un caractère particulier. Ce nest quelquefoisquaprès de très-longs intervalles de temps, aprèsmille transformations, mille obstacles, que le secondfait se développe et vient en quelque sorte complé-ter la civilisation que le premier avait commencée.Mais quand on y regarde bien, on reconnaît le lienqui les unit. La marche de la Providence nest pasassujettie à détroites limites; elle ne sinquiète pasde tirer aujourdhui la conséquence du principequelle a posé hier ; elle la tirera dans des siècles,quand lheure sera venue; et pour raisonner lente-ment, selon nous, sa logique nest pas moins sûre.La Providence a ses aises dans le temps; elle ymarche en quelque sorte comme les dieux dHo-mère dans lespace; elle fait un pas, et des sièclesse trouvent écoulés. Que de temps, que dévéne-ments avant que la régénération de lhomme moralpar le christianisme ait exercé, sur la régénérationde létat social, sa grande et légitime influence? 11y a réussi pourtant; qui peut le méconnaître aujour-dhui?

Si de lhistoire nous passons à la nature mêmedes deux faits qui constituent la civilisation, noussommes infailliblement conduits au même résultat.Il nest personne qui nait fait sur lui-même cetteexpérience. Quand un changement moral sopèredans lhomme, quand il acquiert une idée, ou unevertu, ou une faculté de plus, en un mot, quandil se développe individuellement, quel est le besoinqui sempare de lui à linstant même? Cest le besoinde faire passer son sentiment dans le monde exté-rieur, de réaliser au dehors sa pensée. Dès quel'homme acquiert quelque chose, dès que son être

prend à ses propres yeux un nouveau développement,une valeur de plus, aussitôt à ce développement, àcette valeur nouvelle, sattache pour lui lidée dunemission; il se sent obligé et poussé par son instinct,par une voix intérieure, à étendre, à faire dominerhors de lui le changement, lamélioration qui sestaccomplie en lui. Les grands réformateurs, on neles doit pas à une autre cause; les grands hommesqui ont changé la face du monde, après sêtre chan-gés eux-mêmes, nont pas été poussés, gouvernés parun autre besoin. Voilà pour le changement qui sestopéré dans lintérieur de lhomme, prenons Eautre.Une révolution saccomplit dans létat de la société ;elle est mieux réglée, les droits et les biens sont ré-partis plus justement entre les individus; cest-à-dire, que le spectacle du monde est plus pur, plusbeau, que la pratique, soit des gouvernements, soitdes rapports des hommes entre eux, est meilleure.Eh bien ! croyez-vous que la vue de ce spectacle,que cette amélioration des faits extérieurs, ne réa-gissent pas sur lintérieur de lhomme, sur lhuma-nité? Tout ce quon dit de lautorité des exemples,des habitudes, des beaux modèles, nest pas fondésur autre chose, sinon sur cette conviction quunfait extérieur, bon, raisonnable, bien réglé, amènetôt ou tard, plus ou moins complètement, un fait in-térieur de même nature, de même mérite; quunmonde mieux réglé, un monde plus juste, rendlhomme lui-même plus juste; que lintérieur seréforme par lextérieur, comme lextérieur par lin-térieur; que les deux éléments de la civilisationsont étroitement liés lun à lautre; que des siècles,des obstacles de tout genre, peuvent se jeter entreeux; quil est possible quils aient à subir milletransformations pour se rejoindre lun lautre ;mais que tôt ou tard ils se rejoignent; que cest laloi de leur nature, le fait général de lhistoire, lacroyance instinctive du genre humain. (Applaudù-sements.)

Messieurs, je crois non pas avoir épuisé, tant senfaut, mais exposé dune manière à peu près com-plète, quoique bien légère, le fait de la civilisation ;je crois lavoir décrit, circonscrit, et avoir posé lesprincipales questions, les questions fondamentalesauxquelles il donne lieu. Je pourrais marrêter; ce-pendant je ne puis pas ne pas poser du moins unequestion que je rencontre ici ; une de ces questionsqui ne sont plus des questions historiques propre-ment dites, qui sont des questions, je ne veux pasdire hypothétiques, mais conjecturales; des ques-tions dont lhomme ne tient quun bout, dont il nepeut jamais atteindre lautre bout, dont il ne peutfaire le tour, quil ne voit que par un côté; qui ce-pendant nen sont pas moins réelles, auxquelles il