PREMIÈRE LEÇON. 13
naturelle qu’on s’adresse lorsque, pour seconder oucombattre l’un ou l’autre des deux développements,on affirme ou conteste leur union. On sait que, sion peut persuader aux hommes que l’améliorationde l’état social tournera contre le progrès intérieurdes individus, on aura décrié et affaibli la révolu-tion qui s’accomplit dans la société. D’autre part,quand on promet aux hommes l’amélioration de lasociété, par suite de l’amélioration de l’individu, onsait que leur penchant est de croire à cette pro-messe, et on s’en prévaut. C’est donc évidemmentla croyance instinctive de l’humanité que les deuxéléments de la civilisation sont liés l’un à l’autre,et se produisent réciproquement.
Que si nous nous adressons à l’histoire du monde,nous obtiendrons la même réponse. Nous trouveronsque tous les grands développements de l’homme in-térieur ont tourné au profit de la société, tous lesgrands développements de l’état social au profit del’humanité. C’est l’un ou l’autre des deux faits quiprédomine, apparaît avec éclat, et imprime au mou-vement un caractère particulier. Ce n’est quelquefoisqu’après de très-longs intervalles de temps, aprèsmille transformations, mille obstacles, que le secondfait se développe et vient en quelque sorte complé-ter la civilisation que le premier avait commencée.Mais quand on y regarde bien, on reconnaît le lienqui les unit. La marche de la Providence n’est pasassujettie à d’étroites limites; elle ne s’inquiète pasde tirer aujourd’hui la conséquence du principequ’elle a posé hier ; elle la tirera dans des siècles,quand l’heure sera venue; et pour raisonner lente-ment, selon nous, sa logique n’est pas moins sûre.La Providence a ses aises dans le temps; elle ymarche en quelque sorte comme les dieux d’Ho-mère dans l’espace; elle fait un pas, et des sièclesse trouvent écoulés. Que de temps, que d’événe-ments avant que la régénération de l’homme moralpar le christianisme ait exercé, sur la régénérationde l’état social, sa grande et légitime influence? 11y a réussi pourtant; qui peut le méconnaître aujour-d’hui?
Si de l’histoire nous passons à la nature mêmedes deux faits qui constituent la civilisation, noussommes infailliblement conduits au même résultat.Il n’est personne qui n’ait fait sur lui-même cetteexpérience. Quand un changement moral s’opèredans l’homme, quand il acquiert une idée, ou unevertu, ou une faculté de plus, en un mot, quandil se développe individuellement, quel est le besoinqui s’empare de lui à l’instant même? C’est le besoinde faire passer son sentiment dans le monde exté-rieur, de réaliser au dehors sa pensée. Dès quel'homme acquiert quelque chose, dès que son être
prend à ses propres yeux un nouveau développement,une valeur de plus, aussitôt à ce développement, àcette valeur nouvelle, s’attache pour lui l’idée d’unemission; il se sent obligé et poussé par son instinct,par une voix intérieure, à étendre, à faire dominerhors de lui le changement, l’amélioration qui s’estaccomplie en lui. Les grands réformateurs, on neles doit pas à une autre cause; les grands hommesqui ont changé la face du monde, après s’être chan-gés eux-mêmes, n’ont pas été poussés, gouvernés parun autre besoin. Voilà pour le changement qui s’estopéré dans l’intérieur de l’homme, prenons Eautre.Une révolution s’accomplit dans l’état de la société ;elle est mieux réglée, les droits et les biens sont ré-partis plus justement entre les individus; c’est-à-dire, que le spectacle du monde est plus pur, plusbeau, que la pratique, soit des gouvernements, soitdes rapports des hommes entre eux, est meilleure.Eh bien ! croyez-vous que la vue de ce spectacle,que cette amélioration des faits extérieurs, ne réa-gissent pas sur l’intérieur de l’homme, sur l’huma-nité? Tout ce qu’on dit de l’autorité des exemples,des habitudes, des beaux modèles, n’est pas fondésur autre chose, sinon sur cette conviction qu’unfait extérieur, bon, raisonnable, bien réglé, amènetôt ou tard, plus ou moins complètement, un fait in-térieur de même nature, de même mérite; qu’unmonde mieux réglé, un monde plus juste, rendl’homme lui-même plus juste; que l’intérieur seréforme par l’extérieur, comme l’extérieur par l’in-térieur; que les deux éléments de la civilisationsont étroitement liés l’un à l’autre; que des siècles,des obstacles de tout genre, peuvent se jeter entreeux; qu’il est possible qu’ils aient à subir milletransformations pour se rejoindre l’un l’autre ;mais que tôt ou tard ils se rejoignent; que c’est laloi de leur nature, le fait général de l’histoire, lacroyance instinctive du genre humain. (Applaudù-sements.)
Messieurs, je crois non pas avoir épuisé, tant s’enfaut, mais exposé d’une manière à peu près com-plète, quoique bien légère, le fait de la civilisation ;je crois l’avoir décrit, circonscrit, et avoir posé lesprincipales questions, les questions fondamentalesauxquelles il donne lieu. Je pourrais m’arrêter; ce-pendant je ne puis pas ne pas poser du moins unequestion que je rencontre ici ; une de ces questionsqui ne sont plus des questions historiques propre-ment dites, qui sont des questions, je ne veux pasdire hypothétiques, mais conjecturales; des ques-tions dont l’homme ne tient qu’un bout, dont il nepeut jamais atteindre l’autre bout, dont il ne peutfaire le tour, qu’il ne voit que par un côté; qui ce-pendant n’en sont pas moins réelles, auxquelles il