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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN EUROPE.

faut bien quil pense, car elles se présentent devantlui, malgré lui, à tout moment.

De ces deux développements dont nous venons deparler, et qui constituent le fait de la civilisation,du développement de la société, dune part, et delhumanité, de lautre, lequel est le but, lequel lemoyen? Est-ce pour le perfectionnement de sa con-dition sociale, pour lamélioration de son existencesur la terre, que lhomme se développe tout entier,ses facultés, ses sentiments, ses idées, tout son être?ou bien lamélioration de la condition sociale, lesprogrès de la société, la société elle-même nest-elleque le théâtre, loccasion, le mobile du développe-ment de lindividu? En un mot, la société est-ellefaite pour servir lindividu, ou lindividu pour ser-vir la société? De la réponse à celte question dépendinévitablement celle de savoir si la destinée delhomme est purement sociale, si la société épuise etabsorbe lhomme tout entier, ou bien sil porte enlui quelque chose détranger, de supérieur à sonexistence sur la terre.

Messieurs, un homme dont je mhonore dêtrelami ; un homme qui a traversé des réunionscommela nôtre, pour monter à la première place dans desréunions moins paisibles et plus puissantes; unhomme dont toutes les paroles se gravent et restentpartout elles tombent, M. Iloyer-Collard a résolucette question ; il la résolue, selon sa conviction dumoins, dans son discours sur le projet de loi relatifau sacrilège. Je trouve dans ce discours ces deuxphrases : « Les sociétés humaines naissent, vivent» et meurent sur la terre ; saccomplissent leurs» destinées... Mais elles ne contiennent pas lhomme» tout entier. Après quil sest engagé à la société,» il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces» hautes facultés par lesquelles il sélève à Dieu, à» une vie future, à des biens inconnus dans un» monde invisible... Nous, personnes individuelles» et identiques, véritables être doués de limmor-» talité, nous avons une autre destinée que les» États (1). »

Je najouterai rien, messieurs, je nentreprendraipoint de traiter la question même; je me contentede la poser. Elle se rencontre à la fin de lhistoirede la civilisation : quand lhistoire de la civilisationest épuisée, quand il ny a plus rien à dire de lavie actuelle, lhomme se demande invinciblementsi tout est épuisé, sil est à la fin de tout? Ceci estdonc le dernier problème, et le plus élevé de tousceux auxquels lhistoire de la civilisation peut con-duire. Il me suffit davoirindiqnésa place et sa gran-deur.

(4) Opinion de M. Uoyer-Collard sut* le projet de loi relatif au sacrilège ,pages 7 et 47.

Daprès tout ce que je viens de dire, messieurs,il est évident que lhistoire de la civilisation pourraitêtre traitée de deux manières, puisée à deux sour-ces, considérée sous deux aspects différents. Lhis-torien pourrait se placer au sein de làme humaine,pendant un temps donné, une série de siècles, ouchez un peuple déterminé; il pourrait étudier, dé-crire, raconter tous les événements, toutes les trans-formations, toutes les révolutions qui se seraientaccomplies dans lintérieur de lhomme; et quand ilserait arrivé au bout, il aurait une histoire de lacivilisation chez le peuple et dans le temps quil au-rait choisi. Il peut procéder autrement : an lieudentrer dans lintérieur de lhomme, il peut semettre au dehors; il peut se placer au milieu de lascène du monde; au lieu de décrire les vicissitudesdes idées, des sentiments de lêtre individuel, il peutdécrire les faits extérieurs, les événements, les chan-gements de létat social. Les deux portions, ces deuxhistoires de la civilisation sont étroitement liéeslune à lautre; elles sont le relief, limage lune delautre. Cependant elles peuvent être séparées; peut-être même doivent-elles lêtre, au moins en com-mençant, pour que lune et lautre soient traitéesavec détail et clarté. Pour mon compte, je ne mepropose pas détudier avec vous lhistoire de la civi-lisation dans lintérieur de lùme humaine; lhistoiredes événements extérieurs du monde visible et so-cial, cest de celle- que je veux moccuper. Javaisbesoin de vous exposer le fait de la civilisation telque je le conçois dans sa complexité et son étendue,de poser devant vous toutes les hautes questionsauxquelles il peut donner lieu. Je me restreins àprésent; je resserre mon champ dans des limitesplus étroites : cest uniquement lhistoire de létalsocial que je me propose de traiter.

Nous commencerons par chercher tous les élé-ments de la civilisation européenne dans son ber-ceau, à la ebute de lempire romain; nous étudie-rons avec soin la société telle qu'elle était au milieude ces ruines fameuses. Nous tâcherons, non pasden ressusciter, mais den remettre debout les élé-ments à côté les uns des autres; et quand nous lestiendrons, nous essayerons de les faire marcher,de les suivre dans leurs développements à traversles quinze siècles qui se sont écoulés depuis cetteépoque.

Je crois, messieurs, que quand nous serons unpeu entrés dans cette étude, nous acquerrons bienvite la conviction que la civilisation est très-jeune,quil sen faut bien que le monde en ait encore me-suré la carrière. A coup sûr, la pensée humaine estfort loin dêtre aujourdhui tout ce quelle peut de-venir, nous sommes fort loin dembrasser lavenir