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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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21 CIVILISATION

venus en prendre possession. Pour bien connaîtretous les éléments qui se sont réunis et mêlés dansle berceau de notre civilisation, il ne nous restedonc plus à étudier que les Barbares.

Quand je parle des Barbares, vous comprenezsans peine, messieurs, quil ne sagit pas ici deleur histoire, que nous navons point à raconter;nous savons quà celte époque les conquérants delempire étaient presque tous de la même race, tousOermains, sauf quelques tribus slaves, par exemple,celle des Mains. Nous savons, de plus, quilsétaient tous à peu près au même état de civilisation.Quelque différence pouvait bien exister entre eux,selon le plus ou le moins de contact que les diffé-rentes tribus avaient eu avec le inonde romain.Ainsi, nul doute que la nation des Gotlis ne fût plusavancée, neût des mœurs un peu plus douces quecelle des Francs. Mais à considérer les choses sousun point de vue général et dans leurs résultatsquant à nous, cette diversité dans létat de civilisa-tion des peuples barbares, à leur origine, est denulle importance.

Cest létat général de la société chez les Barbaresque nous avons besoin de connaître. Or, il est très-difficile aujourdhui de sen rendre compte. Nousparvenons sans trop de peine à comprendre le sys-tème municipal romain et lÉglise chrétienne ; leurinfluence sest perpétuée jusquà nos jours : nous enretrouvons les traces dans une multitude dinstitu-tions, de faits actuels; nous avons mille moyens deles reconnaître et de les expliquer. Les mœurs, létatsocial des Barbares ont péri complètement; noussommes obligés de les deviner, soit daprès les plusanciens monuments historiques, soit par un effortdimagination.

Il y a un sentiment, un fait quil faut avant touty bien comprendre pour se représenter avec vérité cequétait un Barbare : cest le plaisir de lindépen-dance individuelle, le plaisir de se jouer, avec saforce et sa liberté, au milieu des chances du mondeet de la vie; les joies de lactivité sans travail ; legoût dune destinée aventureuse, pleine dimprévu,dinégalité, de péril. Tel était le sentiment domi-nant de létat barbare, le besoin moral qui mettaitces masses dhommes en mouvement. Aujourdhui,dans cette société si régulière nous sommes en-fermés, il est difficile de se représenter ce senti-ment avec tout l'empire quil exerçait sur les Bar-bares des iv' et v' siècles. Il y a un seul ouvrage, àmon avis, ce caractère de la barbarie se trouveempreint dans toute son énergie : cest VHistoire dela conquête de l'Angleterre par les Normands, deM. Thierry, le seul livre les motifs, les pen-chants, les impulsions qui font agir les hommes,

EN EUROPE.

dans un état social voisin de la barbarie, soient sen-tis et reproduits avec une vérité vraiment homéri-que. Nulle part on ne voit si bien ce que cest quunBarbare et la vie dun Barbare. Quelque chose senretrouve aussi, quoiquà un degré bien inférieur, àmon avis, dune manière bien moins simple, bienmoins vraie, dans les romans de M. Cooper sur lesSauvages dAmérique. Il y a dans la vie des Sauva-ges dAmérique, dans les relations et les sentimentsquils portent au milieu des bois, quelque chosequi rappelle jusquà un certain point les mœurs desanciens Germains. Sans doute ces tableaux sont unpeu idéalisés, un peu poétiques; le mauvais côtédes mœurs et de la vie barbares ny est pas pré-senté dans toute sa crudité. Je 11 e parle pas seule-ment des maux que ces mœurs entraînent dans létatsocial, mais de létat intérieur, individuel du Bar-bare lui-même. Il y avait, dans ce besoin passionnédindépendance personnelle, quelque chose de plusgrossier, de plus matériel quon ne le croirait da-près louvrage de M. Thierry; il y avait un degréde brutalité, divresse, dapathie, qui nest pas tou-jours lidèlement reproduit dans ses récits. Gcpen-danl, lorsquon regarde au fond des choses, malgrécet alliage de brutalité, de matérialisme, dégoïsmestupide, le goût de lindépendance individuelle estun sentiment noble, moral, qui tire sa puissance dela nature morale de lhomme; cest le plaisir de scsentir homme, le sentiment de la personnalité, dela spontanéité humaine dans son libre développe-ment.

Messieurs, cest par les Barbares germainsque cesentiment a été introduit dans la civilisation euro-péenne; il était inconnu au monde romain, inconnuà lEglise chrétienne, inconnu à presque toutes lescivilisations anciennes. Quand vous trouvez, dansles civilisations anciennes, la liberté, cest la libertépolitique, la liberté du citoyen. Ce nest pas de saliberté personnelle que lhomme est préoccupé, cestde sa liberté comme citoyen ; il appartient à une as-sociation, il est dévoué à une association, il est prêtà se sacrifier à une association. Il en était de mêmedans lÉglise chrétienne; il y régnait un sentimentde grand attachement à la corporation chrétienne,de dévouement à ses lois, un vif besoin détendreson empire;ou bien le sentiment religieux amenaitune réaction de lhomme sur lui-même, sur sonâme, un travail intérieur pour dompter sa propreliberté et se soumettre à ce que voulait sa foi. Maisle sentiment de lindépendance personnelle, le goûtde la liberté se déployant à tout hasard, sans autrebut presque que de se satisfaire, ce sentiment, je lerépète, était inconnu à la société romaine, à la so-ciété chrétienne. Cest par les Barbares quil a été