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venus en prendre possession. Pour bien connaîtretous les éléments qui se sont réunis et mêlés dansle berceau de notre civilisation, il ne nous restedonc plus à étudier que les Barbares.
Quand je parle des Barbares, vous comprenezsans peine, messieurs, qu’il ne s’agit pas ici deleur histoire, que nous n’avons point à raconter;nous savons qu’à celte époque les conquérants del’empire étaient presque tous de la même race, tousOermains, sauf quelques tribus slaves, par exemple,celle des Mains. Nous savons, de plus, qu’ilsétaient tous à peu près au même état de civilisation.Quelque différence pouvait bien exister entre eux,selon le plus ou le moins de contact que les diffé-rentes tribus avaient eu avec le inonde romain.Ainsi, nul doute que la nation des Gotlis ne fût plusavancée, n’eût des mœurs un peu plus douces quecelle des Francs. Mais à considérer les choses sousun point de vue général et dans leurs résultatsquant à nous, cette diversité dans l’état de civilisa-tion des peuples barbares, à leur origine, est denulle importance.
C’est l’état général de la société chez les Barbaresque nous avons besoin de connaître. Or, il est très-difficile aujourd’hui de s’en rendre compte. Nousparvenons sans trop de peine à comprendre le sys-tème municipal romain et l’Église chrétienne ; leurinfluence s’est perpétuée jusqu’à nos jours : nous enretrouvons les traces dans une multitude d’institu-tions, de faits actuels; nous avons mille moyens deles reconnaître et de les expliquer. Les mœurs, l’étatsocial des Barbares ont péri complètement; noussommes obligés de les deviner, soit d’après les plusanciens monuments historiques, soit par un effortd’imagination.
Il y a un sentiment, un fait qu’il faut avant touty bien comprendre pour se représenter avec vérité cequ’était un Barbare : c’est le plaisir de l’indépen-dance individuelle, le plaisir de se jouer, avec saforce et sa liberté, au milieu des chances du mondeet de la vie; les joies de l’activité sans travail ; legoût d’une destinée aventureuse, pleine d’imprévu,d’inégalité, de péril. Tel était le sentiment domi-nant de l’état barbare, le besoin moral qui mettaitces masses d’hommes en mouvement. Aujourd’hui,dans cette société si régulière où nous sommes en-fermés, il est difficile de se représenter ce senti-ment avec tout l'empire qu’il exerçait sur les Bar-bares des iv' et v' siècles. Il y a un seul ouvrage, àmon avis, où ce caractère de la barbarie se trouveempreint dans toute son énergie : c’est VHistoire dela conquête de l'Angleterre par les Normands, deM. Thierry, le seul livre où les motifs, les pen-chants, les impulsions qui font agir les hommes,
EN EUROPE.
dans un état social voisin de la barbarie, soient sen-tis et reproduits avec une vérité vraiment homéri-que. Nulle part on ne voit si bien ce que c’est qu’unBarbare et la vie d’un Barbare. Quelque chose s’enretrouve aussi, quoiqu’à un degré bien inférieur, àmon avis, d’une manière bien moins simple, bienmoins vraie, dans les romans de M. Cooper sur lesSauvages d’Amérique. Il y a dans la vie des Sauva-ges d’Amérique, dans les relations et les sentimentsqu’ils portent au milieu des bois, quelque chosequi rappelle jusqu’à un certain point les mœurs desanciens Germains. Sans doute ces tableaux sont unpeu idéalisés, un peu poétiques; le mauvais côtédes mœurs et de la vie barbares n’y est pas pré-senté dans toute sa crudité. Je 11 e parle pas seule-ment des maux que ces mœurs entraînent dans l’étatsocial, mais de l’état intérieur, individuel du Bar-bare lui-même. Il y avait, dans ce besoin passionnéd’indépendance personnelle, quelque chose de plusgrossier, de plus matériel qu’on ne le croirait d’a-près l’ouvrage de M. Thierry; il y avait un degréde brutalité, d’ivresse, d’apathie, qui n’est pas tou-jours lidèlement reproduit dans ses récits. Gcpen-danl, lorsqu’on regarde au fond des choses, malgrécet alliage de brutalité, de matérialisme, d’égoïsmestupide, le goût de l’indépendance individuelle estun sentiment noble, moral, qui tire sa puissance dela nature morale de l’homme; c’est le plaisir de scsentir homme, le sentiment de la personnalité, dela spontanéité humaine dans son libre développe-ment.
Messieurs, c’est par les Barbares germainsque cesentiment a été introduit dans la civilisation euro-péenne; il était inconnu au monde romain, inconnuà l’Eglise chrétienne, inconnu à presque toutes lescivilisations anciennes. Quand vous trouvez, dansles civilisations anciennes, la liberté, c’est la libertépolitique, la liberté du citoyen. Ce n’est pas de saliberté personnelle que l’homme est préoccupé, c’estde sa liberté comme citoyen ; il appartient à une as-sociation, il est dévoué à une association, il est prêtà se sacrifier à une association. Il en était de mêmedans l’Église chrétienne; il y régnait un sentimentde grand attachement à la corporation chrétienne,de dévouement à ses lois, un vif besoin d’étendreson empire;ou bien le sentiment religieux amenaitune réaction de l’homme sur lui-même, sur sonâme, un travail intérieur pour dompter sa propreliberté et se soumettre à ce que voulait sa foi. Maisle sentiment de l’indépendance personnelle, le goûtde la liberté se déployant à tout hasard, sans autrebut presque que de se satisfaire, ce sentiment, je lerépète, était inconnu à la société romaine, à la so-ciété chrétienne. C’est par les Barbares qu’il a été