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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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DIXIÈME

Jai caractérisé les divers états par lesquels lEglisea passé du viii* au xu c siècle ; je vous lai fait voir àlétat dEglise impériale, dÉglise barbare, dEgliseféodale, enfin dEglise théocratique. Je suppose cessouvenirs présents à votre esprit, et jessaye aujour-dhui dindiquer ce que fit le clergé pour dominerlEurope, et pourquoi il échoua.

La tentative dorganisation théocratique apparaîtde très-bonne heure, soit dans les actes de la courde Rome, soit dans ceux du clergé en général ; elledécoulait naturellement de la supériorité politiqueet morale de lEglise; mais elle rencontra, dès sespremiers pas, des obstacles que, dans sa plus grandevigueur, elle ne réussit point à écarter.

Le premier était la nature même du christianisme.Rien différent en ceci de la plupart des croyancesreligieuses, le christianisme sest établi par la seulepersuasion, par de simples ressorts moraux; il napas été dès sa naissance armé de la force; il a con-quis dans les premiers siècles par la parole seule,et il na conquis que les âmes. 11 en est arrivé que,même après son triomphe, lorsque lÉglise a été enpossession de beaucoup de richesse et de considé-ration, elle ne sest point trouvée investie du gou-vernement direct de la société. Son origine purementmorale, purement par voie dinfluence, se retrouvaitempreinte dans son état. Elle avait beaucoup din-fluence , elle navait pas le pouvoir. Elle sétaitinsinuée dans les magistratures municipales; elleagissait puissamment sur les empereurs, sur tousleurs agents; mais ladministration positive des af-faires publiques, le gouvernement proprement dit,lEglise ne lavait pas. Or, un système de gouver-nement, messieurs, la théocratie comme un autre,ne sétablit pas dune manière indirecte, par voiede simple influence; il faut juger, administrer,commander, percevoir les impôts, disposer des re-venus , gouverner en un mot, prendre vraimentpossession de la société. Quand on agit par la per-suasion, et sur les peuples, et sur les gouverne-ments, on peut faire beaucoup, on peut exercer ungrand empire; on ne gouverne pas, on ne fonde pasun système, on ne sempare pas de lavenir. Telle aété, par son origine même, la situation de lEglisechrétienne; elle a toujours été à côté du gouverne-ment de la société; elle ne la jamais écarté et rem-placé; grand obstacle que la tentative dorganisationthéocratique na pu surmonter.

Elle en a rencontré de très-bonne heure un se-cond. Lempire romain une fois tombé, les Etatsbarbares fondés, lEglise chrétienne sest trouvéede la race des vaincus. Il a fallu dabord sortir decelte situation; il a fallu commencer par convertirles vainqueurs, et sélever ainsi à leur rang. Ce tra-

LEÇON.

vail accompli, quand lEglise a aspiré à la domina-tion , alors elle a rencontré la fierté et la résistancede la noblesse féodale. Cest, messieurs, un im-mense service que la féodalité laïque a rendu àlEurope; au xi c siècle, les peuples étaient à peuprès complètement subjugués par lÉglise; les sou-verains ne pouvaient guère se défendre; la noblesseféodale seule na jamais accepté le joug du clergé,ne sest jamais humiliée devant lui. Il suffit de serappeler la physionomie générale du moyen ûgepour être frappé dun singulier mélange de hauteuret de soumission , de croyance aveugle et de libertédesprit dans les rapports des seigneurs laïques avecles prêtres. On retrouve quelques débris de leursituation primitive. Vous vous rappelez commentjai essayé de vous peindre lorigine de la féodalité,ses premiers éléments, et la manière dont la so-ciété féodale élémentaire sétait formée autour delhabitation du possesseur du fief. Jai fait remar-quer combien le prêtre était au-dessous du sei-gneur, Eh bien ! il est toujours resté dans le cœurde la noblesse féodale un souvenir, un sentimentde cette situation; elle sest toujours regardée, non-seulement comme indépendante de lÉglise, maiscomme supérieure, comme seule appelée à possé-der, à gouverner vraiment le pays; elle a toujoursvoulu vivre en,bon accord avec le clergé, mais enlui faisant sa part, et ne se laissant pas faire lasienne. Pendant bien des siècles, messieurs, cestlaristocratie laïque qui a maintenu lindépendancede la société à légard de lÉglise ; elle sest fière-ment défendue quand les rois et les peuples étaientdomptés. Elle a combattu la première , et pluscontribué peut-être quaucune autre force à faireéchouer la tentative dorganisation théocratique dela société.

Un troisième obstacle sy est également opposé,dont on a en général tenu peu de compte, et sou-vent même mal jugé leffet.

Partout un clergé sest emparé de la société,et la soumise à une organisation théocratique, cestà un clergé marié quest échu cct empire, à un corpsde prêtres se recrutant dans son propre sein, éle-vant des enfants depuis leur naissance dans la mêmeet pour la même situation. Parcourez lhistoire; in-terrogez lAsie, lÉgypte; toutes les grandes théo-craties sont louvrage dun clergé qui est lui-mêmeune société complète, qui se suffit à lui-même, etnemprunte rien au dehors.

Par le célibat des prêtres, le clergé chrétien sesttrouvé dans une situation toute différente; il a étéobligé de recourir sans cesse, pour se perpétuer,à la société laïque, daller chercher au loin, danstoutes les positions, toutes les professions sociales,