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CIVILISATION' EN EUROPE.
les moyens de durée. En vain l’esprit de corps faisaitensuite un grand travail pour s’assimiler ces élé-ment étrangers; quelque chose restait toujours del’origine de ces nouveaux venus; bourgeois ou gen-tilshommes, ils conservaient toujours quelque tracede leur esprit, de leur condition première. Sansdoute le célibat, en faisant au clergé catholique unesituation toute spéciale, étrangère aux intérêts et àla vie commune des hommes, a été pour lui unegrande cause d’isolement; mais il l’a aussi forcé desc rattacher sans cesse à la société laïque, de s’yrecruter, de s’y renouveler, de recevoir, de subir unepartie des révolutions morales qui s’y sont accom-plies; et je n’hésite pas à penser que celte nécessitétoujours renaissante a beaucoup plus nui au succèsde la tentative d’organisation théocratique, que l’es-prit de corps, fortement entretenu par le célibat,n’a pu la servir.
Le clergé a rencontré enfin dans son propre seinde puissants adversaires de cette tentative. On parlebeaucoup de l’unité de l’Eglise; et il est vrai qu’elley a constamment aspiré, qu’elle y a même heureu-sement atteint sous certains rapports. Ne nous lais-sons cependant imposer ni par l’éclat des mots, nipar celui de faits partiels. Quelle société a offertplus de dissensions civiles, a subi plus de démem-brements que le clergé? quelle nation a été plusdivisée, plus travaillée, plus mobile que la nationecclésiastique? Les Eglises nationales de la plupartdes pays de l’Europe luttent presque incessammentcontre la cour de Rome; les conciles luttent contreles papes; les hérésies sont innombrables et tou-jours renaissantes; le schisme toujours à la porte;nulle part tant de diversité dans les opinions, tantd’acharnement dans le combat, tant de morcelle-ment dans le pouvoir. La vie intérieure de l’Eglise,les divisions qui y ont éclaté, les révolutions quil’ont agitée, ont été peut-être le plus grand obsta-cle au triomphe de cette organisation théocratiquequ’elle tentait d’imposer à la société.
Tous ces obstacles, messieurs, ont agi et se lais-sent entrevoir dès le v' siècle, dans le berceau mêmede la grande tentative dont nous nous occupons. Ilsn’empêchèrent cependant pas qu’elle ne suivît soncours et nê fût plusieurs siècles en progrès. Son plusglorieux moment, son jour de crise, pour ainsi dire,c’est le règne de Grégoire VII, à la lin du xi e siècle.Vous avez déjà vu que l’idée dominante de Gré-goire VII avait été de soumettre le monde au clergé,le clergé à la papauté, l’Europe à une vaste et régu-lière théocratie. Dans ce dessein, et autant qu’il estpermis déjuger à une telle distance des événements,ce grand homme commit, à mon avis, deux grandesfautes, une faute de théoricien, et une faute de ré-
volutionnaire. La première fut de proclamer fas-tueusement son plan, d’étaler systématiquement scsprincipes sur la nature et les droits du pouvoir spi-rituel, d’en tirer d’avance, et en logicien intraitable,les plus lointaines conséquences. Il menaça et atta-qua ainsi, avant de s’être assuré les moyens de lesvaincre, toutes les souverainetés laïques de l’Europe.Le succès ne s’obtient point, dans les affaires hu-maines, par des procédés si absolus, ni au nom d’unargument philosophique.Grégoire VII tomba de plusdans l’erreur commune des révolutionnaires, quiest de tenter plus qu’ils ne peuvent exécuter, de nepas prendre le possible pour mesure et limite deleurs efforts. Pour bâter la domination de ses idées,il engagea la lutte contre l’empire, contre tous lessouverains, contre le clergé lui-même. Il n’ajournaaucune conséquence, ne ménagea aucun intérêt,proclama hautement qu’il voulait régner sur tous lesroyaumes comme sur tous les esprits, et souleva ainsicontre lui d’une part tous les pouvoirs temporels quise virent en péril pressant, de l’autre les libres pen-seurs qui commençaient à poindre et redoutaientdéjà la tyrannie de la pensée. A tout prendre, Gré-goire Vil compromit peut-être plus qu’il n’avançala cause qu’il voulait servir.
Elle continua cependant à prospérer dans tout lecours du xn e et jusque vers le milieu du xin' siècle.C’est le temps de la plus grande puissance et du plusgrand éclat de l’Eglise. Je ne crois pas qu’on puissedire qu’elle ait à cette époque fait précisémentbeaucoup de progrès. Jusqu’à la lin du règne d’inno-cent III, elle a plutôt exploité qu’étendu sa gloireet son pouvoir. C’est au moment de son plus grandsuccès apparent qu’une réaction populaire se déclarecontre elle dans une grande portion de l’Europe.Dans le midi de la France éclate l’hérésie des Albi-geois, qui envahit toute une société nombreuse etpuissante. A peu près en même temps, dans le nord,en Flandre, apparaissent des idées et des désirsde même nature. Un peu plus tard, en Angleterre,Wiclef attaque avec talent le pouvoir de l’Eglise, etfonde une secte qui ne périra point. Les souverainsne tardent pas à entrer dans la même voie que lespeuples. C’était au commencement du xm' siècleque les plus puissants et les plus habiles souverainsde l’Europe, les empereurs de la maison de Ilolien-slaufen, avaient succombé dans leur lutte avec la pa-pauté. Ce siècle dure encore, et déjà saint Louis,le plus pieux des rois, proclame l’indépendance dupouvoir temporel et publie la première pragmatique,devenue la base de toutes les autres. A l’ouverturedu xiv' siècle s’engage la querelle de Philippe le Belavec Boniface VIII ; le roi d’Angleterre, Édouard I",n’est pas plus docile pour Rome. A cette époque, il