Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

92

CIVILISATION EN EUROPE.

importante dans le gouvernement, la législation,ladministration, nest émanée des étals généraux.Il ne faut pas croire cependant quils aient été sansutilité, sans effet; ils ont eu un effet moral dont ontient en général trop peu de compte; ils ont étédépoque en époque une protestation contre la ser-vitude politique, une proclamation violente de cer-tains principes tutélaires, par exemple, que le paysa le droit de voter ses impôts, dintervenir dans sesaffaires, dimposer une responsabilité aux agentsdu pouvoir. Si ces maximes nont jamais péri enFrance, les états généraux y ont puissamment con-tribué , et ce nest pas un léger service à rendre àun peuple que de maintenir dans ses mœurs, de ré-chauffer dans sa pensée, les souvenirs et les préten-tions de la liberté. Les états généraux ont eu cettevertu, mais ils nont jamais été un moyen de gou-vernement; ils ne sont jamais entrés dans lorgani-sation politique; ils nont jamais atteint le but pourlequel ils avaient été formés, cest-à-dire la fusionen un seul corps des sociétés diverses qui se parta-geaient le pays.

Les cortès dEspagne et de Portugal offrent lemême résultat. Mille circonstances sont diverses.Limportance des cortès varie selon les royaumes,les temps; en Aragon, en Biscaye, au milieu desdébats pour la succession à la couronne, ou des lut-tes contre les Mores, elles ont été plus fréquem-ment convoquées et plus puissantes. Dans certainescortès, par exemple dans celles de Castille en 1570et en 1373, les nobles et le clergé nont pas été ap-pelés. Il y a une foule daccidents dont il faudraittenir compte, si nous regardions de très-près auxévénements. Mais, dans la généralité je suis forcéde me tenir, on peut affirmer des cortès, commedes états généraux de France, quelles ont été unaccident dans lhistoire, et jamais un système, uneorganisation politique, un moyen régulier de gou-vernement.

La destinée de lAngleterre a été différente. Jenentrerai pas aujourdhui à ce sujet dans de grandsdétails. Je me propose de vous entretenir un jourspécialement de la vie politique de lAngleterre; jene dirai aujourdhui que quelques mots sur lescauses qui lui ont imprimé une direction tout autreque celle du continent.

Et dabord il ne sest pas trouvé en Angleterrede grands vassaux, de sujets en état de lutter per-sonnellement contre la royauté. Les barons, lesgrands seigneurs anglais ont été obligés de très-bonne heure de se coaliser pour résister en com-mun. Ainsi ont prévalu, dans la haute aristocratie,le principe de lassociation et les mœurs vraimentpolitiques. De plus, la féodalité anglaise, les pos-

sesseurs de petits fiefs ont été amenés, par une sériedévénements dont je ne puis rendre compte aujour-dhui, à se réunir aux bourgeois, à siéger avec euxdans la chambre des communes, qui a ainsi possédéune force bien supérieure à celle des communescontinentales, une force vraiment capable dinfluersur le gouvernement du pays. Voici quel était auxiv e siècle létat du parlement britannique : la cham-bre des lords était le grand conseil du roi, conseileffectivement associé à lexercice du pouvoir. Lachambre des communes, composée des députés despetits possesseurs de fiefs et des bourgeois, ne pre-nait presque aucune part au gouvernement propre-ment dit, mais elle établissait des droits, et dé-fendait très-énergiquement les intérêts privés etlocaux. Le parlement, considéré dans son ensemble,ne gouvernait pas encore, mais il était déjà uneinstitution régulière, un moyen de gouvernementadopté en principe, et souvent indispensable enfait. La tentative de rapprochement et dallianceentre les divers éléments de la société pour en for-mer un seul corps politique, un véritable Etat,avait donc réussi en Angleterre, tandis quelle avaitéchoué sur le reste du continent.

Je ne dirai quun mot de lAllemagne, et unique-ment pour indiquer le caractère dominant de sonhistoire. les tentatives de fusion, dunité, dor-ganisation politique générale ont été suivies avecpeu dardeur. Les divers éléments sociaux sont restésbeaucoup plus distincts, beaucoup plus indépen-dants que dans le reste de lEurope. Sil eu fallaitune preuve, on la trouverait jusque dans les tempsmodernes. LAllemagne est le seul pays de l'Europe lélection féodale ait pris part longtemps à lacréation de la royauté. Je ne parle pas de la Polo-gne, ni des nations esclavonnes, qui sont entrées sitard dans le système de la civilisation européenne.LAllemagne est également le seul pays de lEurope il fût resté des souverains ecclésiastiques, le seulqui eût conservé des villes libres ayant une exis-tence, une vraie souveraineté politiques. 11 est clairque la tentative de fondre en une seule société leséléments de la société européenne primitive, avaiteu beaucoup moins dactivité et deffet quailleurs.

Je viens de mettre sous vos yeux, messieurs, lesgrands essais dorganisation politique tentés en Eu-rope jusquà la fin du xiv e siècle et au commence-ment du xv e . Vous les avez vus tous échouer. Jaiessayé dindiquer en passant les causes de ce mau-vais succès; à vrai dire, elles se réduisent à uneseule. La société nétait pas assez avancée pour seprêter à lunité; tout était encore trop local, tropspécial, trop étroit, trop divers dans les existenceset dans les esprits. Il ny avait ni intérêts généraux,