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CIVILISATION EN EUROPE.
importante dans le gouvernement, la législation,l’administration, n’est émanée des étals généraux.Il ne faut pas croire cependant qu’ils aient été sansutilité, sans effet; ils ont eu un effet moral dont ontient en général trop peu de compte; ils ont étéd’époque en époque une protestation contre la ser-vitude politique, une proclamation violente de cer-tains principes tutélaires, par exemple, que le paysa le droit de voter ses impôts, d’intervenir dans sesaffaires, d’imposer une responsabilité aux agentsdu pouvoir. Si ces maximes n’ont jamais péri enFrance, les états généraux y ont puissamment con-tribué , et ce n’est pas un léger service à rendre àun peuple que de maintenir dans ses mœurs, de ré-chauffer dans sa pensée, les souvenirs et les préten-tions de la liberté. Les états généraux ont eu cettevertu, mais ils n’ont jamais été un moyen de gou-vernement; ils ne sont jamais entrés dans l’organi-sation politique; ils n’ont jamais atteint le but pourlequel ils avaient été formés, c’est-à-dire la fusionen un seul corps des sociétés diverses qui se parta-geaient le pays.
Les cortès d’Espagne et de Portugal offrent lemême résultat. Mille circonstances sont diverses.L’importance des cortès varie selon les royaumes,les temps; en Aragon, en Biscaye, au milieu desdébats pour la succession à la couronne, ou des lut-tes contre les Mores, elles ont été plus fréquem-ment convoquées et plus puissantes. Dans certainescortès, par exemple dans celles de Castille en 1570et en 1373, les nobles et le clergé n’ont pas été ap-pelés. Il y a une foule d’accidents dont il faudraittenir compte, si nous regardions de très-près auxévénements. Mais, dans la généralité où je suis forcéde me tenir, on peut affirmer des cortès, commedes états généraux de France, qu’elles ont été unaccident dans l’histoire, et jamais un système, uneorganisation politique, un moyen régulier de gou-vernement.
La destinée de l’Angleterre a été différente. Jen’entrerai pas aujourd’hui à ce sujet dans de grandsdétails. Je me propose de vous entretenir un jourspécialement de la vie politique de l’Angleterre; jene dirai aujourd’hui que quelques mots sur lescauses qui lui ont imprimé une direction tout autreque celle du continent.
Et d’abord il ne s’est pas trouvé en Angleterrede grands vassaux, de sujets en état de lutter per-sonnellement contre la royauté. Les barons, lesgrands seigneurs anglais ont été obligés de très-bonne heure de se coaliser pour résister en com-mun. Ainsi ont prévalu, dans la haute aristocratie,le principe de l’association et les mœurs vraimentpolitiques. De plus, la féodalité anglaise, les pos-
sesseurs de petits fiefs ont été amenés, par une séried’événements dont je ne puis rendre compte aujour-d’hui, à se réunir aux bourgeois, à siéger avec euxdans la chambre des communes, qui a ainsi possédéune force bien supérieure à celle des communescontinentales, une force vraiment capable d’influersur le gouvernement du pays. Voici quel était auxiv e siècle l’état du parlement britannique : la cham-bre des lords était le grand conseil du roi, conseileffectivement associé à l’exercice du pouvoir. Lachambre des communes, composée des députés despetits possesseurs de fiefs et des bourgeois, ne pre-nait presque aucune part au gouvernement propre-ment dit, mais elle établissait des droits, et dé-fendait très-énergiquement les intérêts privés etlocaux. Le parlement, considéré dans son ensemble,ne gouvernait pas encore, mais il était déjà uneinstitution régulière, un moyen de gouvernementadopté en principe, et souvent indispensable enfait. La tentative de rapprochement et d’allianceentre les divers éléments de la société pour en for-mer un seul corps politique, un véritable Etat,avait donc réussi en Angleterre, tandis qu’elle avaitéchoué sur le reste du continent.
Je ne dirai qu’un mot de l’Allemagne, et unique-ment pour indiquer le caractère dominant de sonhistoire. Là les tentatives de fusion, d’unité, d’or-ganisation politique générale ont été suivies avecpeu d’ardeur. Les divers éléments sociaux sont restésbeaucoup plus distincts, beaucoup plus indépen-dants que dans le reste de l’Europe. S’il eu fallaitune preuve, on la trouverait jusque dans les tempsmodernes. L’Allemagne est le seul pays de l'Europeoù l’élection féodale ait pris part longtemps à lacréation de la royauté. Je ne parle pas de la Polo-gne, ni des nations esclavonnes, qui sont entrées sitard dans le système de la civilisation européenne.L’Allemagne est également le seul pays de l’Europeoù il fût resté des souverains ecclésiastiques, le seulqui eût conservé des villes libres ayant une exis-tence, une vraie souveraineté politiques. 11 est clairque la tentative de fondre en une seule société leséléments de la société européenne primitive, avaiteu là beaucoup moins d’activité et d’effet qu’ailleurs.
Je viens de mettre sous vos yeux, messieurs, lesgrands essais d’organisation politique tentés en Eu-rope jusqu’à la fin du xiv e siècle et au commence-ment du xv e . Vous les avez vus tous échouer. J’aiessayé d’indiquer en passant les causes de ce mau-vais succès; à vrai dire, elles se réduisent à uneseule. La société n’était pas assez avancée pour seprêter à l’unité; tout était encore trop local, tropspécial, trop étroit, trop divers dans les existenceset dans les esprits. Il n’y avait ni intérêts généraux,