ONZIÈME LEÇON.
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ni opinions générales capables de dominer les in-térêts et les opinions particulières. Les esprits lesplus élevés, les plus hardis n’avaient aucune idéed’administration ni de justice vraiment publique. IIfallait évidemment qu’une civilisation très-active,très-forte, vint d’abord mêler, assimiler, broyer pourainsi dire ensemble tous ces éléments incohérents;il fallait qu’il se fit d’abord une puissante centrali-
sation des intérêts, des lois, des moeurs, des idées;il fallait, en un mot, qu’il se créât un pouvoir publicet une opinion publique. Nous arrivons à l’époque oùce grand travail s’est enfin consommé. Scs premierssymptômes, l’état des esprits et des moeurs pendantle cours du xv e siècle, leur tendance vers la forma-tion d’un gouvernement central et d’une opinionpublique, tel sera l’objet de notre prochaine leçon.
ONZIÈME LEÇON.
Objet de la leçon. — Caractère particulier du xv© siècle. — Centralisation progressive des peuples et des gouvernements. —lo De la France. — Formation de l'esprit national français. — Du territoire français. — Manière de gouverner de Louis XI.— 2o De l’Espagne. — 3° De l’Allemagne. — 4o De l’Angleterre. — 5° De Eltaiie. — Naissance des relations extérieures desEtats et de la diplomatie. — Mouvement dans les idées religieuses. — Tentative de réforme aristocratique. — Conciles deConstance et de Bâle. — Tentative de réforme populaire. — Jean Huss. — Renaissance des lettres. —• Admiration pourl’Antiquité. — Ecole classique ou de libres penseurs. — Activité générale. — Voyages, découvertes, inventions. —Conclusion.
Messieurs ,
Nous touchons à la porte de l’histoire moderneproprement dite, à la porte de cette société qui estla nôtre, dont les institutions, les opinions, lesmœurs, étaient, il y a quarante ans, celles de laFrance, sont encore celles de l’Europe, et exercentencore sur nous, malgré la métamorphose que notrerévolution nous a fait subir, une si puissante in-fluence. C’est au xvi° siècle, j’ai déjà eu l’honneurde vous le dire, que commence vraiment la sociétémoderne. Avant d’y entrer, rappelez-vous, je vousprie, l’espace que nous avons déjà parcouru, leschemins par lesquels nous avons passé. Nous avonsdémêlé, au milieu des ruines de l’empire romain,tous les éléments essentiels de notre Europe; nousles avons vus se distinguer, grandir, chacun pour soncompte et avec indépendance. Nous avons reconnu,pendant la première époque de l’histoire, la tendanceconstante de ces éléments à la séparation, à l’isole-ment, à une existence locale et spéciale. A peine cebut paraît atteint, à peine la féodalité, les com-munes, le clergé, ont pris chacun sa forme et sa placedistincte, aussitôt nous les avons vus tendre à se rap-procher, à se réunir, à se former en société générale,
en corps de nation et de gouvernement. Pour arriverà ce résultat, les divers pays de l’Europe se sontadressés à tous les différents systèmes qui coexistaientdans son sein ; ils ont demandé le principe d’unitésociale, le lien politique et moral, à la théocratie, àl’aristocratie, à la démocratie, àla royauté. Jusqu’icitoutes ces tentatives ont échoué; aucun système,aucune influence n’a su s’emparer de la société, etlui assurer, par son empire, une destinée vraimentpublique. Nous avons trouvé la cause de ce mauvaissuccès dans l’absence d’intérêts généraux et d’idéesgénérales; nous avons reconnu que tout était encoretrop spécial, trop individuel, trop local; qu’il fallaitun long et puissant travail de centralisation pourque la société pût s’étendre et se cimenter en mêmetemps, devenir à la fois grande et régulière, butauquel elle aspire nécessairement. C’est dans cetétat que nous avons laissé l’Europe à la fin duxiv' siècle.
Il s’en faut beaucoup qu’elle s’en rendît compte,comme j’ai essayé de le faire devant vous. Elle nesavait point distinctement ce qui lui manquait, cequ’elle cherchait. Cependant elle s’est mise à lechercher comme si elle l’avait bien connu. Lexiv c siècle expiré, après le mauvais succès de toutes