94
CIVILISATION EN EUROPE.
les grandes tentatives d’organisation politique, l’Eu-rope entra naturellement et comme par instinctdans les voies de la centralisation. C’est le carac-tère du xv“ siècle d’avoir tendu constamment à cerésultat, d’avoir travaillé à créer des intérêts géné-raux, des idées générales, à faire disparaître l’espritde spécialité, de localité, à réunir, à élever ensem-ble les existences et les esprits, à créer enfin ce quin’avait pas existé en grand jusque-là, des peupleset des gouvernements.
L’explosion de ce fait appartient au xvi' et auxvii c siècles; c’est dans le xv c qu’il a été préparé.C’est cette préparation, ce travail sourd et caché decentralisation, soit dans les relations sociales, soitdans les idées, travail accompli sans préméditation,sans dessein, par le cours naturel des événements,que nous avons à étudier aujourd’hui.
Ainsi, messieurs, l’homme avance dans l’exécu-tion d’un plan qu’il n’a point conçu, qu’il ne con-naît même pas; il est l’ouvrier intelligent et libred’une œuvre qui n’est pas la sienne ; il ne la recon-naît, ne la comprend que plus tard, lorsqu’elle semanifeste au dehors et dans les réalités; et mêmealors il ne la comprend que très-incomplètement.C’est par lui cependant, c’est par le développementde son intelligence et de sa liberté qu’elle s’accom-plit. Concevez une grande machine dont la penséeréside dans un seul esprit, et dont les différentespièces sont confiées à des ouvriers différents, épars,étrangers l’un à l’autre; aucun d’eux ne connaîtl’ensemble de l’ouvrage, le résultat définitif et gé-néral auquel il concourt; chacun cependant exécuteavec intelligence et liberté, par des actes rationnelset volontaires, ce dont il a été chargé. Ainsi s’exé-cute, par la main des hommes, le plan de la Provi-dence sur le monde; ainsi coexistent les deux faitsqui éclatent dans l’histoire de la civilisation, d’unepart, ce qu’elle a de fatal, ce qui échappe à la scienceet à la volonté humaine, d’autre part, le rôle qu’yjouent la liberté et l’intelligence de l’homme, cequ’il y met du sien parce qu’il le pense et le veutainsi.
Pour bien comprendre, messieurs, le xv e siècle,pour nous rendre un compte exact et clair de cetteavant-scène, pour ainsi dire, de la société moderne,nous distinguerons les différentes classes de faits.Nous examinerons d’abord les faits politiques, leschangements qui ont tendu à former soit des na-tions, soit des gouvernements. Nous passerons de làaux faits moraux; nous verrons les changementssurvenus dans les idées, dans les mœurs, et nouspressentirons quelles opinions générales se sont dèslors préparées.
Quant aux faits politiques, pour procéder sim-
plement et vite, je vais parcourir tous les grandspays de l’Europe, et mettre sous vos yeux ce quele xv e siècle en a fait, dans quel état il les a pris etlaissés.
Je commencerai par la France. La dernière moitiédu xiv e siècle et la première moitié du xv* y ontété, vous le savez tous, le temps des grandes guerresnationales, des guerres contre les Anglais. C’estl’époque de la lutte engagée pour l’indépendance duterritoire et du nom français contre une dominationétrangère. 11 suffit d’ouvrir l’histoire pour voir avecquelle ardeur, malgré une multitude de dissensions,de trahisons, toutes les classes de la société enFrance ont concouru à cette lutte, quel patriotismes’est emparé alors de la noblesse féodale, de la bour-geoisie, des paysans même. Quand il n’y aurait,pour montrer le caractère populaire de l’événement,que l’histoire de Jeanne d’Arc, elle en serait unepreuve plus que suffisante. Jeanne d’Arc est sortiedu peuple ; c’est par les sentiments, par les croyances,par les passions du peuple, qu’elle a été inspirée,soutenue. Elle a été vue avec méfiance, avec ironie,avec inimitié même par les gens de cour, par leschefs de l’armée; elle a eu constamment pour elleles soldats, le peuple. Ce sont des paysans de laLorraine qui l’ont envoyée au secours des bourgeoisd’Orléans. Aucun événement ne fait éclater davan-tage le caractère populaire de cette guerre et le sen-timent qu’y portait le pays tout entier.
Ainsi a commencé à se former la nationalité fran-çaise. Jusqu’au règne des Valois, c’est le caractèreféodal qui domine en France; la nation française,l’esprit français, le patriotisme français, n’existentpas encore. Avec les Valois commence la Franceproprement dite; c’est dans le cours de leursguerres, à travers les chances de leur destinée, que,pour la première fois, la noblesse, les bourgeois,les paysans, ont été réunis par un lien moral, par lelien d’un nom commun, d’un honneur commun,d’un même désir de vaincre l’étranger. Ne cherchezencore là aucun véritable esprit politique, aucunegrande intention d’unité dans le gouvernement et lesinstitutions, comme nous les concevons aujourd’hui.L’unité, pour la France de cette époque, résidaitdans son nom, dans sou honneur national, dansl’existence d’une royauté nationale, quelle qu’ellefût, pourvu que l’étranger n’y parût point. C’est ence sens que la lutte contre les Anglais a puissam-ment concouru à former la nation française, à lapousser vers l’unité.
En même temps que la France se formait ainsimoralement, que l’esprit national se développait,en même temps elle se formait pour ainsi dire ma-tériellement, c’est-à-dire que le territoire se réglait,