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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN EUROPE.

les grandes tentatives dorganisation politique, lEu-rope entra naturellement et comme par instinctdans les voies de la centralisation. Cest le carac-tère du xv siècle davoir tendu constamment à cerésultat, davoir travaillé à créer des intérêts géné-raux, des idées générales, à faire disparaître lespritde spécialité, de localité, à réunir, à élever ensem-ble les existences et les esprits, à créer enfin ce quinavait pas existé en grand jusque-, des peupleset des gouvernements.

Lexplosion de ce fait appartient au xvi' et auxvii c siècles; cest dans le xv c quil a été préparé.Cest cette préparation, ce travail sourd et caché decentralisation, soit dans les relations sociales, soitdans les idées, travail accompli sans préméditation,sans dessein, par le cours naturel des événements,que nous avons à étudier aujourdhui.

Ainsi, messieurs, lhomme avance dans lexécu-tion dun plan quil na point conçu, quil ne con-naît même pas; il est louvrier intelligent et libredune œuvre qui nest pas la sienne ; il ne la recon-naît, ne la comprend que plus tard, lorsquelle semanifeste au dehors et dans les réalités; et mêmealors il ne la comprend que très-incomplètement.Cest par lui cependant, cest par le développementde son intelligence et de sa liberté quelle saccom-plit. Concevez une grande machine dont la penséeréside dans un seul esprit, et dont les différentespièces sont confiées à des ouvriers différents, épars,étrangers lun à lautre; aucun deux ne connaîtlensemble de louvrage, le résultat définitif et gé-néral auquel il concourt; chacun cependant exécuteavec intelligence et liberté, par des actes rationnelset volontaires, ce dont il a été chargé. Ainsi sexé-cute, par la main des hommes, le plan de la Provi-dence sur le monde; ainsi coexistent les deux faitsqui éclatent dans lhistoire de la civilisation, dunepart, ce quelle a de fatal, ce qui échappe à la scienceet à la volonté humaine, dautre part, le rôle quyjouent la liberté et lintelligence de lhomme, cequil y met du sien parce quil le pense et le veutainsi.

Pour bien comprendre, messieurs, le xv e siècle,pour nous rendre un compte exact et clair de cetteavant-scène, pour ainsi dire, de la société moderne,nous distinguerons les différentes classes de faits.Nous examinerons dabord les faits politiques, leschangements qui ont tendu à former soit des na-tions, soit des gouvernements. Nous passerons deaux faits moraux; nous verrons les changementssurvenus dans les idées, dans les mœurs, et nouspressentirons quelles opinions générales se sont dèslors préparées.

Quant aux faits politiques, pour procéder sim-

plement et vite, je vais parcourir tous les grandspays de lEurope, et mettre sous vos yeux ce quele xv e siècle en a fait, dans quel état il les a pris etlaissés.

Je commencerai par la France. La dernière moitiédu xiv e siècle et la première moitié du xv* y ontété, vous le savez tous, le temps des grandes guerresnationales, des guerres contre les Anglais. Cestlépoque de la lutte engagée pour lindépendance duterritoire et du nom français contre une dominationétrangère. 11 suffit douvrir lhistoire pour voir avecquelle ardeur, malgré une multitude de dissensions,de trahisons, toutes les classes de la société enFrance ont concouru à cette lutte, quel patriotismesest emparé alors de la noblesse féodale, de la bour-geoisie, des paysans même. Quand il ny aurait,pour montrer le caractère populaire de lévénement,que lhistoire de Jeanne dArc, elle en serait unepreuve plus que suffisante. Jeanne dArc est sortiedu peuple ; cest par les sentiments, par les croyances,par les passions du peuple, quelle a été inspirée,soutenue. Elle a été vue avec méfiance, avec ironie,avec inimitié même par les gens de cour, par leschefs de larmée; elle a eu constamment pour elleles soldats, le peuple. Ce sont des paysans de laLorraine qui lont envoyée au secours des bourgeoisdOrléans. Aucun événement ne fait éclater davan-tage le caractère populaire de cette guerre et le sen-timent quy portait le pays tout entier.

Ainsi a commencé à se former la nationalité fran-çaise. Jusquau règne des Valois, cest le caractèreféodal qui domine en France; la nation française,lesprit français, le patriotisme français, nexistentpas encore. Avec les Valois commence la Franceproprement dite; cest dans le cours de leursguerres, à travers les chances de leur destinée, que,pour la première fois, la noblesse, les bourgeois,les paysans, ont été réunis par un lien moral, par lelien dun nom commun, dun honneur commun,dun même désir de vaincre létranger. Ne cherchezencore aucun véritable esprit politique, aucunegrande intention dunité dans le gouvernement et lesinstitutions, comme nous les concevons aujourdhui.Lunité, pour la France de cette époque, résidaitdans son nom, dans sou honneur national, danslexistence dune royauté nationale, quelle quellefût, pourvu que létranger ny parût point. Cest ence sens que la lutte contre les Anglais a puissam-ment concouru à former la nation française, à lapousser vers lunité.

En même temps que la France se formait ainsimoralement, que lesprit national se développait,en même temps elle se formait pour ainsi dire ma-tériellement, cest-à-dire que le territoire se réglait,